Coline Power


J’ai vu Coline lire La Ménagerie de Verre au coin du feu tout en flattant la croupe de Sa Majesté Greta. J’ai vu Coline en bottes et cape imperméable monter sur un tas de fumier battu par la pluie de décembre. J’ai vu Coline tenir en équilibre sur le toit d’une bétaillère dans le froid, dans le vent, dans la nuit. J’ai vu Coline cuisiner pour 15, 17, 23, plus encore, encore plus, toujours plus. J’ai vu Coline écouter, serrer les dents, baisser les yeux, ne rien dire, repartir dans son atelier et battre le fer comme une démone. J’ai vu Coline souder, nouer, tresser, tordre, élaguer, poncer, raboter, limer, frotter, serrer, visser, fondre, mélanger, coller, peindre, gratter, hacher, couper, émonder, rafistoler, percer, scier, bétonner, graisser, vidanger, oindre, poinçonner, porter, poser, pondérer, éternuer, boire, manger, rompre le pain, le partager, rendre grâce et le donner à ses disciples, j’ai vu Coline, battre le record du saut en longueur, trouver trois traitements possibles au cancer du foie, réconcilier juifs et arabes, délivrer les otages, libérer les peuples, trouver le trésor du pirate, dézinguer le boss du dernier niveau, accomplir la mission, finir le jeu, être déçue, manger, rire, étreindre, embrasser, mais je n’ai pas vu Coline pleurer. Non pas que Coline ne pleure pas. Coline pleure - paraît-il - souvent, trop souvent. Trop d’émotivité. Trop de pression. Trop de travail... Je n’ai pas vu Coline pleurer et, pour dire vrai, j’ai toujours réussi à éviter ce spectacle. Je fuis la volupté des larmes. Le chagrin n’est pas mon fort. Trop facile pour moi, ma position-posture d’écrivaillon résident, visiteur provisoire me tient toujours à une distance raisonnable, quasi-entomologique de mes frères humains. Blotti dans l’ombre, je les observe, je les regarde, je les guette, je les détaille, je les contemple, je les devine, je les connais. "Prétentieux ! Planqué ! Faux-cul ! Pisse-froid ! Lâcheur ! Ingrat ! Profiteur ! Vampire !"... Je suis donc parti de La Ferme du Bonheur. Sans faire de bruit, j’ai quitté un dimanche de juillet les ouvriers, bénévoles, animateurs, animaux, bienfaiteurs, danseurs, jeunes gens modernes, techniciens, squatteurs, jardiniers, babas, rastas, hippies chics, nouveaux ruraux, écologistes contradictoires, vieux punks et alii. Coline, m’avait précédé quelques semaines auparavant. Elle s’était sauvée. Coline et moi n’aurons finalement jamais pleuré ensemble. Léger regret ? Faible amertume ? Juste un gravillon de plus dans mes chaussures. Je marche.

ps/ les photos en regard de ce post sont de Jeff Wall ; la première s’intitule "Invisible man", la seconde "Destroyed room". Ce n’est pas anodin. Ces photos ont une histoire propre, non seulement la leur, mais aussi la mienne et aussi celle que vous voudrez leur donnez.

4 septembre 2013
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