Pauline Guillerm | c’est derrière les mots, l’aventure


La fiction, porte d’entrée vers le réel ? Et si Ulysse était passé par Montreuil, quelle réalité donnerait-il à voir ?


sur cette photo, on ne distingue que les contours des corps, on ne sait pas à qui ils appartiennent, ces corps, ils peuvent s’appeler Ulysse, Ulysse ou Pénélope, Pénélope ou Télémaque ou,

appareil photos en main
on fait le tour du quartier
j’ai dit
pourquoi on est là
et tu as répondu
on est là pour créer
j’ai dit
on part à l’aventure
et tu as répondu
c’est où l’aventure
j’ai dit
Ulysse est passé par Montreuil
et tu as répondu
c’est vrai ?
nous capturons les lieux où Ulysse aurait pu aller
j’ai dit
on va ré-inventer les épreuves d’Ulysse
et tu as répondu
c’est la galère quand Ulysse arrive à Montreuil
on fait le tour du quartier
on fait le tour du quartier
et nous revenons à nos tables de travail
j’ai préparé des phrases d’accroches
Ulysse doit affronter
Ulysse doit s’aventurer
Ulysse doit combattre
vous écrivez
stylos en main
les premiers mots de vos histoires
vous voulez aller plus loin
vous ne voulez pas vous limiter
écrire en phonétique vous limite
écrire lentement vous limite
écrire sans savoir écrire le français vous limite
alors vous me tendez vos stylos
et je termine
sous votre dictée
j’écris les histoires que vous inventez
à tour de rôle
tout le monde se mêle de l’histoire de l’autre

je me demande quelle place donner à la fiction dans les textes que j’écris - faut-il que les histoires des jeunes que je raconte soient la retranscription parfaite de la réalité ?-, je veux que l’on accède à leurs contours, à ces jeunes - comme sur cette photo - comme si l’histoire que je raconte pouvait être celle aux mille visages, comme si la trajectoire des unes et des autres, des uns et des autres, n’impliquait aucun nom en particulier et cela, seulement parce que l’histoire que je raconte, son point de départ je veux dire, cette histoire-là est réelle, je ne l’invente pas – comment le pourrais-je ? – cette histoire-là, je la recueille, je l’observe, je la rencontre, je la questionne – pas trop, je ne cherche pas à savoir, je cherche juste à sentir – je veux être fidèle à ce que je vois, à ce que j’entends, à ce que je ressens, même si je confonds ensuite les histoires, même si je ne garde pas tout, même si j’exagère parfois, même si, oui, c’est cela, même si je pars du réel, je transforme, sans doute bien malgré moi,

ce que je ne sais pas encore
c’est que les galères d’Ulysse que tu me fais écrire
ce sont les tiennes
au cœur de cette histoire
on entre dans la tienne

écrire le réel, je me demande, si j’écris le réel, juste le réel, exhaustif et précis, si je l’écris, qui pourra croire, qui - on dit bien que le réel dépasse la fiction,

quand je te demande
ce sera qui l’héroïne de ton histoire ?
tu me réponds
ma mère

le réel, je dois lui trouver une forme, une entrée, je dois faire un pas de côté – c’est peut-être cela, justement cela, entrer en fiction – je laisse le réel me rejoindre et les mots qui suivent, je ne les maîtrise pas tout-à-fait,

dans ton texte je lis
Ulysse est indemnisé contre les virus
c’est un monstre désinfecté
une poésie qui ne peut être à personne d’autre
dans la spontanéité de ton geste d’écriture
un peu de ton lien au monde

et tout-à-coup, en plus de la rencontre avec ces jeunes, avec leurs trajectoires de vie, avec leurs mots, avec leurs corps, tout-à-coup, oui, tout-à-coup, tout cela vient rencontrer mes mots, ma subjectivité, mon rapport au monde, aux autres,

tu dis
Ulysse est boulanger
et tout-à-coup
tu montres et tu racontes comment on fait le pain
tu as fait deux mois de formation en boulangerie au Sénégal
tu dis
je veux être boulanger

oui, tout-à-coup, tout cela vient rencontrer mes peurs enfouies, mes doutes profonds, mes désirs insoupçonnés, et tout au fond, elle est là ma jeunesse, celle qui a manqué – un peu –,

tu décris Ulysse
dans les détails
tu finis par dire
avec ses longs cheveux noirs
je veux être comme lui bientôt
tu ajoutes
Ulysse arrive à Montreuil
il rencontre une femme
elle est blanche
elle vit à La Défense dans une famille riche
Ulysse se marie avec elle
tu ajoutes
ou alors Ulysse arrive à Bamako
il rencontre une femme noire
Ulysse se marie avec elle
il achète un terrain
il construit leur maison
je te demande
est-ce que la femme s’appelle Pénélope
tu me réponds
Pénélope
c’est quoi ce prénom
Sarah
Pauline
Justine
et Catherine
mais Pénélope
c’est la première fois que j’entends ça
Ulysse
on entend ce nom une fois
deux fois
et on le retient
mais Pénélope
tu as quitté ton pays pour rejoindre ton amoureuse en France
tu dis que c’est un choix compliqué

c’est comme ça, sans que je ne le maîtrise vraiment, leur jeunesse vient parler à la mienne et les mots qui adviennent de cette rencontre ne peuvent qu’être ceux de la fiction, aucun doute possible, je ne raconte pas le réel, je raconte la façon dont ce réel vient me rencontrer,

les galères d’Ulysse
c’est vraiment la galère
avec ton frère
vous vivez en foyer
tu répètes
Ulysse galère
il galère vraiment
vous êtes arrivés en France il y a six semaines
vous avez 18 et 19 ans
tu insistes pour que j’écrive encore
c’est la galère pour Ulysse
alors je m’exécute

alors peut-être est-ce seulement à ce moment-là qu’on peut dire que le réel devient tout-à-coup lisible, approchable, crédible,

dresser un cahier devant son visage, ce serait comme apparaître derrière l’histoire qu’on invente, apparaître derrière les mots.

23 janvier 2019
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