L’ordinateur des pompes funèbres 1972

L’ordinateur des pompes funèbres
1972

« Il avait demandé à sa femme ce qu’il y aurait à dîner, et elle avait répondu : “Du foie.” Ce fut à cet instant précis qu’il la vit soudain morte, qu’il imagina sa vie sans elle. »

Ce sont les premiers mots, la première phrase d’un policier écrit en 1972 par un certain Walter Kempley. Le livre est un poche de la série noire récupéré à la Ressourcerie de Malakoff avant qu’il ne rejoigne son état naturel de papier broyé.


La question est de comprendre ce que vient faire un ordinateur, en 1972, dans un décor de pompes funèbres d’une littérature noire américaine et traduite. Le premier paragraphe du roman nous apprend que le futur assassin se nomme Frederick Benson et qu’il caresse l’idée de faire disparaître sa femme après avoir surmonté un premier moment de honte.

Ma mission est à présent celle de trouver les occurrences du terme ORDINATEUR dans ce vieux bouquin de 244 pages au si joli titre, roman sauvé des bennes. Feuilleter et s’adonner à l’exercice de la lecture en diagonale. Et surtout, ne pas se laisser tenter par quelques phrases, noms propres et élégance ou curiosité des mots - ne jamais s’adonner à la lecture - rester froide, insensible. Imaginer l’émotion à venir, découvrant enfin le terme recherché en quelques lignes, paragraphes et chapitres.

J’ai trouvé 23 occurrences du terme ORDINATEUR.

Celle de la page 71 est l’un des premiers ordinateurs à bande magnétique sur lequel Frederick Benson programme en langage Cobol. Le service informatique de l’entreprise au sein de laquelle travaille notre assassin est doté d’une salle de l’ordinateur située au deuxième sous-sol de la page 236. Lui, l’ordinateur des pompes funèbres, dénué d’écran, imprime ses résultats sur des fiches à la page 144 : « Le soir lorsque tout le monde fut parti, Fred s’adressa à la machine. Elle avait digéré le dossier de Miss Howell et attendait les ordres. Fred pressa quelques boutons. Les entrailles de l’ordinateur grondèrent, cliquetèrent et les fiches tombèrent. »

L’assassin de l’ordinateur des pompes funèbres est un type banal, un employé minable d’une compagnie d’assurance qui devient cadre, flirte et s’ennuie. Lui mange des flocons d’avoine le matin, une sèche tranche de foie le soir et rêve de solitude. Sa femme, Gloria, meurt en page 85 d’un accident de baignoire. Elle glisse. Son ami décède d’un accident cérébral suite à un excès de sexe en page 117. Sa nouvelle petite amie est étranglée par d’autres en page 149. Son patron se suicide en page 198. Il manque un cadavre en cette lecture économique du roman selon le résumé que je me suis autorisée à lire. Poursuivons. Verna, femme de l’ami décédé dans les bras de Nancy, et cette dernière, secrétaire de Benson, ont tout saisi en page 151. Elles convoquent alors Benson et le mettent au pied du mur par la voix de Verna : « Nous savons que tu as fomenté ces accidents que tu as programmés toi-même sur l’ordinateur et selon tes statistiques. Ce sont des assassinats, nous ne dirons rien à la police, mais Nancy a besoin d’un homme et d’une vie sexuelle extrêmement intense et moi j’ai besoin d’une vie ménagère suractive, sans le pénible devoir marital ». Fred accepte le chantage de Verna et Nancy pendant quelques dizaines de pages. Puis, à bout, exténué, sous cachet et contraint à cette vie à trois commanditée par l’excès de sexe et de plats ensaucés, Benson se rend au commissariat se déclarant coupable de crimes qu’il n’a pas commis. Nous comprendrons en dernière page que Verna et Nancy ont programmé cette issue elles-mêmes sur ce grand ordinateur, ont mené des calculs elles aussi pour arriver à un résultat capable de faire disparaître l’homme, Frederick Benson.

Je n’ai pas trouvé de pompes funèbres dans le policier.

Selon l’ordinateur des pompes funèbres, la mort la plus courante pour les femmes qui partagent à 90% les paramètres du profil de Gloria est la glissade dans un bain très huilé, adjoint d’une absence de tapis de bain et d’une poignée de baignoire défectueuse, ce à quoi un état d’énervement amplifie la probabilité d’accident. La mort la plus courante pour les hommes qui partagent à 92% les paramètres du profil de Turner…
D’une mort à l’autre, l’ordinateur prévoit, prédit, l’ordinateur opte pour la violence, il confie.
Benson soumet les données personnelles de ses futures victimes à un algorithme qu’il programme sur l’ordinateur à bandes magnétiques, et ceci grâce aux résultats des statistiques issues des données confidentielles des clients de la petite entreprise, la compagnie d’assurance.
Frederick Benson sait que « l’ordinateur découvre ce trait de l’autre apparemment innocent qui devait échapper à tout le monde, sauf à la plus analytique des machines. »

5 juin 2019
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