Olivier Couder | « C’est venir avec ses idées et repartir avec d’autres horizons. »



Depuis trente ans bientôt, je partage l’essentiel de ma vie professionnelle avec des artistes en situation de handicap. Je les ai accompagnés, portés, formés, dirigés. Ils m’ont enseigné, inspiré, aidé, supporté. Nous avons mutuellement appris les uns des autres, sillonné les routes du Val d‘Oise et de l’Europe, créant et tournant une vingtaine de spectacles, partageant les méandres de la création avec ses recherches inquiètes, ses doutes et ses certitudes. La vie de compagnie nous a fait traverser des aventures avec leurs lots d’imprévus, de stress, de petits ou grands bonheurs et de découvertes permanentes. Nous étions heureux quand certains décrochaient un grand rôle avec un metteur en scène connu, ou quand ils trouvaient l’âme sœur et tombaient amoureux, ou trouvaient enfin un lieu pour se loger. Nous avons essayé de cacher notre trouble quand l’un ou l’autre nous quittait précipitamment pour s’enfoncer dans la mélancolie, ou pire encore, supprimer sa vie.

En juillet 2017 je déménage ! Ça ne déménage pas trop dans ma tête mais c’est mon lieu de vie qui change. Mes meubles migrent de Beaumont sur Oise à Jouy le Moutier.

Premières impressions lorsqu’on arrive en ville : en venant de Cergy, on commence par traverser l’Oise sur un pont qui mène à un Rond-Point. Au nord une route conduit au vieux village, son église, ses anciennes bâtisses… À l’ouest, on emprunte une côte raide qui va vers la ville moderne, zone pavillonnaire où se trouve ma nouvelle maison, centre commercial, médiathèque, centre culturel. Au sud se trouve la zone d’activité qui borde l’Oise. Il faut faire un long détour pour y entrer. On passe deux garages, un fabricant d’aménagements pour pavillons, une entreprise de fournitures de bureau pour arriver tout au bout à un immense espace construit de nombreux bâtiments récents, tous entourés d’une clôture métallique de couleur verte. Une improbable ville dans la zone. Pour entrer, on sonne à un interphone, à moins de connaître le code à plusieurs chiffres qui commande la porte piétons ou d’avoir le bip qui actionne le portail pour les voitures. Des personnes handicapées vivent ici, accompagnées de leurs éducateurs et des professionnels que ces établissements requièrent, comptables, agents administratifs, cuisiniers, personnel de service, personnel chargé du ménage, ouvriers d’entretien, directeurs, chefs de service, secrétaires. Certaines personnes handicapées travaillent ici, d’autres s’y occupent le jour ou y dorment la nuit.

Dans le centre de Jouy le Moutier en revanche, on voit peu de personnes handicapées. Je découvre alors avec stupéfaction qu’il y a douze établissements médicosociaux sur la commune pour une population de 16 000 habitants. Il y a donc une proportion très importante de personnes en situation de handicap… mais peu de signes de leur présence ou de leur existence.
La médiathèque et le théâtre sont en pleine réflexion pour accroître la fréquentation du public en situation de handicap. Comment rapprocher ces deux mondes, permettre les rencontres, créer des liens ? Le projet de résidence d’écriture est lancé.

Habiter, imaginer, Résider

Les lieux me sont familiers. C’est ici, dans cette bibliothèque que je viens le samedi emprunter des livres et des DVD. Mais je suis maintenant chargé d’une autre identité, embarqué dans un projet de médiation avec une casquette d’écrivain.

C’est quoi, la différence entre habiter et résider ? Que dois-je faire au juste ? Ne pas renoncer à mon statut d’habitant puisque c’est la raison profonde qui m’a fait choisir la ville de Jouy le Moutier. Mais il faut me déporter, me transporter pour apporter du neuf. Il va falloir faire preuve d’imagination !

Première réunion de mise en commun avec Karen Rognin, directrice de la bibliothèque. Elle a envie que je sois présent dans les locaux pour que le public puisse voir et rencontrer un écrivain en venant emprunter des livres. Comment ça se voit, un écrivain ? Si je m’assieds à une table et que je saisis du texte sur mon ordinateur, personne ne me remarquera. Faut-il faire un chemin de Petit Poucet avec des papiers froissés qui mèneraient de l’entrée jusqu’à l’auteur ? Mettre un panneau avec une flèche, dans la plus pure tradition Brechtienne : « Écrivain » ? Nous optons pour un petit décor miniature avec table recouverte d’un tissu noir, petite lampe cosy, et de grands panneaux abondamment illustrés de photos derrière moi qui retracent l’aventure du Théâtre du Cristal avec des comédiens handicapés.

Il y a aussi un projet d’une classe de CM1 CM2 qui fait une émission sur la différence pour une radio locale, RGB95. On prévoit de se rencontrer, d’échanger avec des personnes en situation de handicap, d’écrire et de s’interviewer.

Et puis il y a ces fameux établissements médicosociaux au bas de la ville. J’ai envie de créer des liens avec l’un des lycées qui est en haut de la côte. Nous faisons chou blanc en nous adressant à un premier établissement scolaire. Dans le second, Josette Pasquier me répond immédiatement. Elle a participé à un stage que j’avais animé il y a très longtemps pour la Scène Nationale et le Rectorat de Versailles. J’avais demandé à chaque prof, pour travailler sur le texte de Beckett « Acte sans parole 2 », de venir avec un duvet, une brosse à dents, une carotte, une boussole, une carte routière… Josette en a gardé un bon souvenir, se demandant à l’époque si tout le matériel demandé constituait une invitation au théâtre ou une invitation au voyage. Elle accepte tout de suite ma proposition.

Je connais la cheffe de service du service d’accueil de jour, Madame Bakari, avec qui j’avais eu l’occasion de travailler dans son précédent poste. Tout ce qui permet une ouverture sur la culture l’intéresse. Nous voilà parés.

Un atelier d’écriture

Premier atelier d’écriture au Service d’accueil de jour de l’association Hévéa. Nous nous cherchons un peu dans les couloirs pour atterrir ensuite dans une salle d’activités qui regorge de pinceaux, crayons, feutres et papiers divers. Alain a un tour de taille imposant. Ses cheveux et sa moustache commencent à blanchir. Il parle très peu et répète souvent en écho ce qu’on lui dit, rendant parfois la compréhension sibylline :
Tu veux écrire ?
Écrire ?

Quôc-Liêm est quant à lui un bavard fini. Ses yeux vifs sourient derrière les grandes lunettes qui descendent jusqu’aux pommettes de ses joues. Il me bombarde de questions dès l’arrivée et entreprend de me raconter sa vie de jeune homme, ses parents, ses éducateurs, sa chambre, ses activités…

Isabelle a les cheveux courts. Elle est discrète. Elle sourit en permanence. Ses gestes sont lents et contrôlés. Elle communique volontiers mais n’en prend jamais l’initiative. Il faut lui laisser du temps et du silence pour qu’elle se mette à parler. On sent en elle une profonde sensibilité qui ne s’exprime que dans la plus grande retenue.

Je propose tout d’abord que chacun se prenne en photo et se présente à partir de ce cliché. Je répéterai la même expérience dans la classe de seconde au lycée de Jouy le Moutier, puis avec les comédiens handicapés du Théâtre du Cristal. Je demanderai ensuite à chacun des groupes d’imaginer leur rencontre future et d’écrire un texte sous la forme d’une lettre adressée à un ami pour lui donner des conseils sur la façon de se préparer à cette rencontre. Nous écrirons ensuite, parfois de façon individuelle, parfois de façon collective. Une lecture des textes ainsi collectés sera mise en espace avec les comédiens du Théâtre du Cristal. Puis, un ultime atelier permettra de recueillir les ressentis de chacun. Voici quelques textes écrits au cours de ces ateliers. Je n’ai malheureusement pas pu récupérer toutes les photos des protagonistes. Certains lycéens n’ont pas souhaité me donner leur autorisation. (Un bon signe quand on pense aux ravages que peuvent faire les réseaux sociaux sur ceux qui ne sont pas assez vigilants ?) Les curateurs et tuteurs des personnes en situation de handicap du S.A.J. ont été sollicités. Ils n’ont pas tous répondu. Quant au Théâtre du Cristal, nous faisons signer aux comédiens une autorisation de droit à l’image dès l’admission dans la compagnie, raison pour laquelle toutes leurs photos sont présentées.


Portrait d’Isabelle

Est souriante avec un livre
Avec un gilet noir
Est intelligente

Faire connaissance avec des gens avec un T. shirt gris

Je tiens un livre dans la main
Un mur rouge,
Un bracelet rouge et blanc.

J’ai les cheveux court
J’ai un lion derrière le mur
Je fais une drôle de tête
J’ai les yeux ouverts


Portrait de Clément

Je me présente, je suis bancal…euh, je ne m’appelle pas bancal, je m’appelle Clément mais je suis bancal sur la photo qui est sensée me représenter.
En vrai je suis normal…Enfin à supposer que quelqu’un de normal ait fait cette photo !
Je suis comédien professionnel, geek, autiste et bancal au sens propre comme au figuré mais au moins
Je ne m’ennuie pas !


Présentation de L.

Je m’appelle L., j’ai 16 ans depuis quelques jours. Je suis née le 3 mars 2003.
Je suis une fille timide et réservée qui n’aime pas se montrer.
Je m’accroche vite aux gens
Sûrement à cause de mon enfance compliquée.
Je suis sérieuse au niveau du travail et veux réussir.
Plus tard, je veux être auxiliaire vétérinaire.
J’adore l’été la plage et le soleil.


Portrait d’Alain

Il a une médaille, un T shirt, le pull.
Sa main montre le truc qui est dans le coin.
Le lion.


Portrait de Nadia.

Nadia, c’est moi. Lorsque pour la première fois j’ai mis les pieds chez un photographe professionnel, j’avais six ans. C’était l’époque des photos en noir et blanc. Je me souviens très bien de ce que le photographe disait à ma mère. « Votre fille n’a pas de photogénie. » cette phrase m’est restée gravée. Depuis, cela n’a pas changé car lorsque je veux me faire photographier, je cherche toujours à donner le meilleur profil de moi-même, seulement je n’y arrive pas. Parce que je n’ai pas de photogénie. Pour la photo qui a été prise je me cache derrière une plante, non pas que je trouve la plante jolie mais je ne serais jamais satisfaite de mon profil. Mon sourire me fait penser avec les lèvres fermées à une bouche en cul de poule. Ma figure me paraît délavée et mes yeux sans expression. C’est peut-être ça ne pas avoir de photogénie.


Portrait de Romain

Hola ! Je m’appelle Romain
Ma passion : collectionner les crayons de couleur et me les mettre dans les cheveux
Je pratique actuellement le fait de pratiquer le tennis et je pratique couramment le fait d’embêter mes copains.


Portrait de Léonie 

J’ai l’air plutôt sympathique mais attention danger je fais peur ne vous approchez pas, je mords , je suis dangereuse, je suis une furie, non , ne vous approchez pas trop près,
On m’a enfermé derrière des barreaux, dans une cage comme celle des lions au cirque, je suis à l’étroit je tourne en rond dans un carré, oui j’ai peur de la liberté et je me sens libre ici.


Portrait de Quôc-Liêm

Quand j’étais petit, j’étais gentil, intelligent, mais j’étais un peu difficile. Je me suis enfui de l’école primaire Lapierre. J’ai activé le portail. La technologie, ça a toujours été mon domaine. Je connais tous les codes.
Ensuite j’ai été voir le directeur. J’ai pleuré. J’ai dit que je ne recommencerai plus après le conseil de discipline.


Portrait de Marie

C’est moi la tête le corps la danse avec les roses et les fleurs et du soleil
Je suis comédienne
Ça fait 21 ans déjà et puis c’est bien
Le corps ça bouge la danse de la prairie et majorette
J’étais au Poiret avec ma famille


Portrait de Lilian

Eh, en mode collé collé ou pas ?
Je m’appelle Lilian
J’ai 15 ans et toutes mes dents.
Je suis né le 10 juin 2003
Je suis plutôt sociable

Plutôt spécial car j’ai un lézard chez moi

Mes mains sur la photo ? Un signe pour me décrire.


Conseils pour une rencontre.

Mets une belle robe, ou si tu es un homme un costume,

Reste sobre, humble, mets ton égo de côté, prends ta douche le matin,

Ouvre-toi aux autres, raconte ce que l’on fait, parle de la façon dont on peut vivre en acceptant son handicap,

Ne les effrayes pas trop, dis leur que j’ai fait une toute petite, très légère dépression, dis leur que j’ai adoré écrire et jouer devant une toile de Zao wou-ki ,
que je me suis vue à travers le petit personnage en pleine mer fasciné par ses tourbillons au musée d’art moderne,

Regarde les gens
Ne dis que ce qui est important

Souris

Reste poli

Si tu n’as rien à dire, ne dis rien
Ne fais pas comme moi.

Il faut dire « comment tu t’appelles, notre prénom, notre nom, dire bonjour, s’il vous plaît, merci.

Ne pas faire des accusations très graves comme rien,

Aller en prison.

Le handicap

Je suis née comme ça, trisomique, et c’est pas ma faute.
Ma mère m’a laissé à la pouponnière et mamie m’a repris dans sa maison à quatorze mois.

Pour l’euro, je sais pas compter
Ça me gêne un petit peu

Personne ne choisit d’être handicapé

On n’est pas tous handicapés, mais il y a toujours des moments où tous, on rencontre des handicaps.

Dire qu’on est tous handicapés n’est pas forcément rassurant

Dire qu’on est tous handicapés, c’est faire de la poésie.

Y’a des handicapés qui sont chiants

Le handicap n’est pas forcément une faiblesse
On peut le surmonter et le transformer en force.

Je m’imaginais que les personnes handicapées n’étaient pas conscientes de leur handicap. En fait elles sont comme les autres.
Auteurs divers

Quand on était à la table, ma mère pris la parole : « Coralie, ton père et moi, nous avons quelque chose à te dire. Je regardais ma mère, en me demandant ce qu’elle va m’annoncer. Finalement mon père reprit la parole : « Ma chérie, le médecin nous a annoncé que tu étais différente. Tu es née avec un handicap : une trisomie 21 en mosaïque ». Pourtant ce n’est que génétique, rien ne se voit du côté d’apparence.
Les semaines et les années qui ont suivi, ce changement allait être pour moi décisif. Je n’allais plus être la même, même si je m’accrochais au présent. Je savais que mon futur allait aussi être touché par cette différence et allait être m’accompagner tout au long de ma vie.
J’ai le sentiment d’être un être normal comme les autres, de ne pas être si handicapée, même si, je suis différente d’eux. Mais les gens me voient comme une petite chose de rien du tout.

Je fais partie du monde, mais ne sais où j’habite. Impossible de trouver ma place, je ne me sens pas chez moi dans ce monde. Depuis le début, je n’ai rien voulu faire comme les autres. À la naissance, c’était déjà compliqué, j’ai d’abord sorti un pied, les fesses, et la tête en dernier. À l’école maternelle, je ne jouais pas avec les autres. Je me prenais les pieds dans les tourniquets, car j’étais trop grande. Adolescente, je ne supportais pas les gens de mon âge, je me sentais mieux avec les adultes. Je me sentais déjà décalée. Adulte, j’ai connu la psychiatrie. Un autre monde dans le monde.
J’ai pris la clinique dans laquelle je me suis retrouvée pour un lieu de vie : pourquoi dois-je vivre dans un hôpital pour me sentir exister ? C’est privé de liberté que je me sens libre et libre que je me sens enfermée. Je n’ai pas de limites. Je veux la liberté totale ou pas de liberté du tout. Il faudra bien que je quitte cette prison dorée…

La rencontre

La rencontre, c’est deux individus qui se parlent, qui apprennent à se connaître qui essaient de trouver des affinités.

C’est débattre, parler des idées, créer du lien, faire connaissance, se rencontrer.

Débattre, parler, créer, voyager.
Voyager dans le monde de l’autre

Raconter les autres
Voyager à travers l’autre

C’est venir avec ses idées et repartir avec d’autres horizons.

Et après coup ?

La rencontre avec les handicapés a été très instructive et incroyable car nous, les jeunes, à part s’il y a des handicapés dans notre famille, on n’a pas l’habitude de pouvoir apprendre à les connaître et à s’amuser avec eux donc pour moi c’était une expérience qui restera gravée dans ma mémoire.

Cela m’a appris à mieux connaître les handicapés, puis à ne plus en avoir peur ou être inquiète lorsque je suis entourée de personnes en situation de handicap. C’était très instructif et c’est pour ça que je vais me rappeler de ça longtemps.

Olivier Couder

29 mai 2019
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