Slamer, s’lamenter, slalomer, sourire


Nous sommes début décembre, voilà presque trois mois que ma résidence au lycée hôtelier des Coudraies a débuté. Si je n’ai pas écrit ici plus tôt, c’est par ce que la « mise en place », comme on le dit dans le jargon de l’hôtellerie-restauration, a pris du temps. Dans le brouillon des débuts, j’attendais de voir émerger quelque chose, que le contact se fasse, que le voyage commence vraiment.
C’est qu’il a fallu apprivoiser tant de choses. L’obligation d’abord, de se présenter masquée face à des élèves eux-mêmes dissimulés à mi-visage. Nous ne nous sommes jamais vus. Compliqué, dans ces conditions, de se positionner pour faire connaissance. Mes expressions, mes sourires, tout ce qui pourrait d’emblée leur signifier qui je suis, et la force des intonations lorsque je lis un texte : tout cela, j’en suis privée, derrière mes lunettes pleines de buée et mes lèvres qui mâchent du tissu en même temps qu’elles parlent.
Il m’a fallu ensuite me familiariser avec la configuration particulière de ces classes de CAP extrêmement hétérogènes, où le niveau des élèves n’a rien de standard. Certains sont plutôt à l’aise avec les mots quand d’autres maîtrisent à peine la langue française. Comment proposer des pistes d’écriture qui puissent être accessibles à tous, quand les rythmes sont si différents ? J’ai beaucoup tâtonné, revu ma copie, repensé mes consignes ou mes exigences. Je me suis remise en question devant le manque d’enthousiasme de certains élèves. J’ai eu peur de les ennuyer, alors que j’étais censée leur apporter une bulle d’air extra-scolaire. Je me suis agacée, me suis parfois laissé déborder, et suis sortie de certains ateliers épuisée, désolée, comme si j’étais en train de tout faire rater. Il faut dire que trois classes différentes à appréhender (deux terminales et une seconde), pour quelqu’un qui ne fait pas partie du corps enseignant, ce n’est pas rien.
Et puis.
Quelque chose a pris.
D’abord, à mesure des séances, les personnalités ont émergé : les élèves ont cessé d’être pour moi un groupe indifférencié d’adolescents peu motivés. Je suis désormais en mesure de les appeler par leurs prénoms, je commence à connaître leurs manies et leurs tempéraments, ce qui leur plaît et ce qui les ennuie. Et ils commencent peut-être, de leur côté, à avoir quelque sympathie pour ce que je leur propose.
Le déclic s’est fait, je crois, lorsque les thèmes sur lesquels nous travaillions depuis le début des ateliers – la création d’un slam autour du métier dont ils font l’apprentissage – ont commencé à former un ensemble, un objet fini qui menait quelque part.
Lorsque nous avons réuni les bribes de textes écrits par chacun, ils ont perçu sans doute ce que l’ensemble pouvait donner, et la résonance de leur propre texte par rapport à ceux des autres. Ils ont compris que les sonorités des mots étaient suffisantes pour créer un rythme. Qu’il n’y avait pas besoin de la chanter pour qu’une phrase ressemble à un chant. Que les rimes étaient là pour ça : produire un effet de rythme sonore qui donne cohérence à l’ensemble.
Au premier atelier, certains ne savaient pas ce qu’est une rime. Certains ne se souvenaient pas non plus qu’un mot se décompose en syllabes. Alors nous avons ensemble compté les syllabes, joué à chercher des rimes en –ir, en –er, écrit des textes uniquement composés de verbes à l’infinitif pour observer l’effet produit.
À présent c’est acquis, c’est un jeu : même dans les textes en prose, ils commencent à s’amuser des sonorités pour produire de petits effets de style. Ils commencent à s’entraider pour trouver le bon mot, la rime riche, la formule choc.
Et je commence à me dire que la suite de cette résidence nous procurera, c’est certain, une dose de plus en plus dense de plaisir.


Serveur Show [extrait], par Janvier, classe de TR2
Sourire c’est la seule chose qu’on peut encore s’offrir gratos
Mais qu’est-ce tu me dis j’sers pas des tacos
Dans la salle je cours comme Roberto Carlos
Ce soir toute l’équipe est en place
Bien bien est la mise en place
Ce soir c’est le service à la carte
Allô chef, j’fais marcher la quatre.

Slam de la plonge, par Nolan et Ange, classe de TC2
Et je vais à la plonge
Là je sors l’éponge
Je racle et je racle
Je gratte et je gratte
Et j’enlève la crasse
Y a plus de traces
Faut faire de la place
Et puis j’ramasse
Ce qui est sale
J’le mets au sale
Ensuite c’est propre
Et j’range le propre
Je sors le jet d’eau
Les résidus faut les jeter
Mets-toi sur le téco
Pour que je puisse tout laver
Et le produit fait son effet
Dans le plat j’vois mon reflet
J’ai fini et j’suis refait
Ce qui est fait, eh ben c’est fait.

2 décembre 2020
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