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Une gêne, un courage

par Hélène Gaudy, en résidence au lycée Olympe-de-Gouges (Noisy-le-Sec) de janvier à juin 2011,
dans le cadre du dossier transversal "ateliers d’écriture en résidence"..

C’est la première séance. Les élèves ont apporté une photo qui compte pour eux. On leur demande de ne pas la poser sur la table, de la dessiner sans la regarder, de faire appel au souvenir qu’ils en ont, même et surtout s’il est semé de trous, de blancs. Puis, ils écrivent sur le « hors-champ » de la photo — ce qui dépasse du cadre, ceux qui n’y apparaissent pas, ce qu’elle signifie pour eux.
Cette première demande suscite déjà des interrogations. En cours d’arts plastiques, où se déroule ma résidence, les élèves sont parfois réticents à écrire. Ils ont envie de pratiquer, de dessiner, de peindre, craignent de revenir aux mots, qui restent liés à un cadre scolaire. Ils sont gênés à l’idée d’écrire sur des choses personnelles.
À la fin de cette première séance, une élève lit à haute voix son texte, très investi, fort. Son assurance, sa présence — voix grave, posée, frontale — forcent le respect des autres qui applaudissent sa lecture. Grâce à elle, écrire, lire, ce n’est plus une gêne, mais un courage.

La lecture, c’est le lien, le premier, entre l’envie et la pratique. C’est de là que vient le désir d’écrire et c’est, pour moi, la meilleure façon de le communiquer. Je lis un ou plusieurs textes à haute voix en début de séance. Parfois, ce sont les élèves qui lisent. Ces lectures mettent dans un rythme, dans une écriture qui aide chacun à trouver la sienne.
L’approche que j’ai de ces textes n’est pas celle d’un professeur. Je ne les analyse pas, même si je propose des clés pour y pénétrer. Cela a plus à voir avec une sorte de glissement : ce qu’on voit, ce qu’on lit se retrouve dans ce qu’on écrit, dans les images qu’on produit. Échange, porosité — être au contact des élèves, attentive à leurs gestes, aux rapports qu’ils entretiennent, à leur façon de se tenir, à leurs mots comme à leur présence physique enrichit aussi mon travail, lui donne de la chair.

Pour ce projet, qui mêle arts plastiques et littérature, on s’appuie sur des textes d’écrivains et sur des œuvres d’artistes. Des rapprochements s’opèrent.
Les errances dans les marges de la ville de Philippe Vasset rejoignent l’œuvre de Till Roeskens, qui part du paysage pour dresser des portraits de ceux qui l’habitent, ou encore la fête créée de toutes pièces par Pierre Huygue dans une banlieue pétrie des mythes de l’Amérique.
Les textes sur la photographie d’Hervé Guibert dans L’Image fantôme fonctionnent en parallèle avec les photos absentes, décrites par Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance.
Des lectures de mon livre en cours, récit construit autour de l’invention d’une ville, font écho au travail des élèves — comment partir d’un environnement pour raconter, travailler la frontière entre fiction et réalité.

Des rencontres permettent aussi de donner à ces mots, à ces images, des visages, des présences. Non, tous les artistes et écrivains ne sont pas morts, certains sont même jeunes, bien vivants. Arno Bertina et Ludovic Michaux viennent nous parler des différentes façons de regarder la ville.
Le photographe Milomir Kovacevic évoque l’exil à travers les objets familiers des habitants de Sarajevo. Jane Evelyn Atwood développe le lien étroit entre art et témoignage.

Je n’ai pas été formée aux ateliers d’écriture mais leur pratique me conforte de plus en plus dans l’idée que c’est un apprentissage, bien différent de l’écriture elle-même, même s’il lui reste indéfectiblement lié.
Ne pas trop projeter ses critères tout en osant intervenir, se saisir des textes des élèves, c’est un équilibre à trouver, difficile, pour vraiment les aider. L’investissement d’un participant, le fait d’arriver à faire sortir certains de leurs habitudes pour se saisir d’autres terrains est déjà très gratifiant, pour moi comme pour eux. Ensuite, il faut arriver à ne pas lâcher les fils qu’on tire, à leur demander d’aller plus loin sans qu’ils se sentent jugés, dépréciés.

Certains élèves ont commencé l’expérience en disant n’être pas intéressés par des sujets sur lesquels, par la suite, ils se sont énormément investis. Quand cela fonctionne, les ateliers déplacent les centres d’intérêt, permettent de changer de focale, de porter attention à des choses qui semblaient insignifiantes pour les enrichir, les habiter.
Porter un autre regard sur ce qui nous entoure, c’est aussi se valoriser différemment. Si on habite un lieu qu’on apprend à décrire, à écrire, on prend mieux conscience de ses atouts, de ses spécificités. Cela est d’autant plus important dans des environnements délaissés, dépréciés comme celui du lycée Olympe de Gouges.
Tenter de les aider à repérer leurs propres forces — telle manière de construire ses phrases n’est pas forcément un handicap mais une singularité qu’on peut apprendre à développer.

Les textes sont une voie d’accès à quelque chose qu’on ignore, qu’on ne circonscrit pas totalement, et c’est tant mieux. Ils déplient quelque chose, l’ouvrent comme ces gâteaux japonais — secrets à l’intérieur. Se rendre attentif à un savoir qu’on ne pensait pas détenir et se risquer à le déployer.

Ensuite, il y a l’histoire de la confrontation des mots et des images. Se rendre compte qu’un texte, en regard de telle ou telle image, se transforme. Que dans ce frottement-là se situe une autre forme de sens. Chercher, fouiller jusqu’à trouver le juste rapport, jusqu’à ce que le vide entre les deux se remplisse de quelque chose. Une émotion, une charge supplémentaire et parfois, pour les élèves, une forme d’étonnement devant leurs propres capacités, qui vient aussi d’une volonté de mettre en valeur le travail. Essayer, dans la mesure de nos moyens, de lui donner une vraie visibilité. Ne rien brader. Leur montrer que, s’ils ont entre les mains les bons outils, ils savent faire, eux aussi.

À la fin, quand l’exposition a pris place dans les couloirs du lycée et qu’on la visite tous ensemble, je surprends les visages de certains, surpris d’avoir fait ce qu’ils ont fait, et cette phrase d’une élève, quand un visiteur la complimente : « Mais c’était pas facile, vous savez ! » Cette difficulté, on dirait que ce n’est plus un poids, mais une fierté.

12 juillet 2012
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