Figures du poète en temps de guerre. 2e partie


« A quoi bon des poètes dans un temps de détresse ? » Hölderlin




Apocalyptic Landscape, Ludwig Meiner, 1913


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Last night was the end of the world fut l’un des tubes de l’année 1913.


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Autres tubes sortis en 1913 :


La Prose du transsibérien, Blaise Cendrars

Alcools » & Les peintres cubistes, Guillaume Apollinaire

Eve, Charles Péguy

Du côté de chez Swan, Marcel Proust

Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier

Locus Solus, de Raymond Roussel

A.O. Barnabooth, Valery Larbaud

Totem et Tabou, Sigmund Freud

Le Sacre du Printemps, de Stravinsky & Ballets russes

Nu descendant un escalier, de Marcel Duchamp

La Fiancée du vent, Oskar Kokoschka

Altenberg Lieder, d’Alban Berg et Peter Altenberg


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Abrakadabra


L’époque était encore Belle, mais ça ne suffisait pas. On voulait plus. Les certitudes du passé n’avaient plus de goût. Intellectuels et artistes étaient passés à l’offensive sur le mode de l’affrontement, des ruptures, de la pulvérisation des sujets déjà usés, exigeant la vitesse, l’abolition des frontières entre les arts. Le ton s’était durci, on se passait des arrangements, des ornements. Une pulsation primitive faisait monter les cœurs à l’ouvrage. On ruait déjà dans les brancards à venir.


28 juin 1914, feu l’archiduc Franz Ferdinand.


Le tocsin a sonné la fin des récréations utopistes, et chacun s’en est retourné enfiler son uniforme et se mettre en rang sous son drapeau, délaissant ses amitiés transnationales et ses ambitions paneuropéennes, voire universalistes. Qu’on le situe au coup de feu du 28 juin ou au martèlement des cloches du 2 août, il est terriblement fascinant de regarder ce point de bascule, qui met un terme à l’année dite « magique » de 1913 et enclenche un processus de revirement spectaculaire, irrémédiable, qui accompagne l’Europe dans le chaos.


Comment un élan aussi puissant que celui qui vit son apogée en 1913, ce mouvement vers la libération des énergies, des corps, des formes, des désirs, aiguillonné par les intellectuels et les artistes, soutenu par les progrès scientifiques et techniques qui ne cessaient d’améliorer la vie, suscitant la confiance, l’audace, la curiosité, l’ouverture, disqualifiant les corsets en tous genres, la pruderie, les vieilles barbes et même l’idée de frontière ; comment un tel mouvement qui s’était déjà épanoui dans les corps et les esprits a-t-il pu être aussi instantanément et aussi docilement refoulé dans les plus obscures impasses du genre humain, la crispation patriotique, le repli identitaire et le meurtre de masse ?


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Mais qu’ont fait les poètes ?


« Et nous aussi, nous étions dans les rangs des ennemis de la guerre, nous autres écrivains, mais toujours isolés dans notre individualisme, au lieu d’être unis et résolus. L’attitude de la plupart des intellectuels était malheureusement celle de l’indifférence passive, car par la faute de notre optimisme, le problème de la guerre, avec toutes ses conséquences morales, n’était absolument pas entré dans notre horizon intérieur. »

« À Hambourg, Verhaeren et Dehmel, le plus grand poète lyrique français et le plus grand poète lyrique allemand, s’étaient donné l’accolade. J’avais gagné Reinhardt au dernier drame de Verhaeren, jamais notre collaboration, de part et d’autre de la frontière, n’avait été plus cordiale, plus intense, plus riche d’impulsions, et dans bien des heures d’enthousiasme, nous nous abandonnions à l’illusion que nous avions montré au monde la juste direction, la direction du salut. Mais le monde se souciait peu de telles manifestations littéraires, il suivait sa propre voie, qui était la mauvaise voie. »

« Nous étions persuadés que la force spirituelle, que la force morale de l’Europe s’affirmerait triomphalement au dernier instant critique. Notre commun idéalisme, notre optimisme fondé sur le progrès en marche nous faisaient méconnaître et mépriser le danger commun. (…) Et ce qui nous manquait, c’était un organisateur qui eût coalisé dans la conscience du but à atteindre les forces latentes en nous. »



Stefan Zweig, Le Monde d’hier.


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Apomorphe


Dans un texte consacré à son ami Apollinaire, Picabia se souvient : « Les deux dernières années précédant la guerre, nous vécûmes beaucoup ensemble ; presque tous les soirs nous nous retrouvions pour aller fumer l’opium chez des amis ; c’était alors bien amusant d’entendre ce brave Guillaume entrer en des discussions interminables avec des petites femmes du monde, ou plus spécialement de Montmartre et de Montparnasse, sur le charme de la littérature et celui de l’amour. »

Le 10 août 1914, Apollinaire fit une demande d’engagement volontaire, assortie d’une demande de naturalisation qui furent dans un premier temps rejetées. Selon de Chirico, Apollinaire voulut s’engager « non pas tant pour la France, comme beaucoup le croient naïvement, qu’à cause de l’obscurité de ses origines extrêmement embrouillées. […] Il désirait […] énormément avoir un pays, une race, un passeport en règle. »

Fin août, Apollinaire part à Nice chez un ami. Là, il retrouve vite le lait du paradis, comme en témoigne sa lettre du 3 septembre à Serge Férat : « J’ai foutu le camp à Nice pour y rejoindre un ami. Dans la maison où j’habitais, des amis à tous les étages. Fais vite connaissance avec le commandant du port, des aviateurs, etc. Fumerie, cocaïnerie, la guerre était devenue un paradis artificiel. » C’est lors de cet été indien sur la Riviera qu’il rencontre Louise Coligny-Châtillon, jeune aristocrate frivole et aventureuse qui s’adonne aussi à la rêverie opiacée.

Le 6 décembre, il est affecté à Nîmes, au 38e régiment d’artillerie de campagne. Il écrit à Fernand Fleuret : « J’ai été quatre mois à Nice et je n’ai pas trouvé un instant pour vous écrire. L’opium d’abord, l’amour ensuite ont pris toutes mes journées et toutes mes nuits. » Et dans une lettre à Paul Léautaud, il raconte que les derniers mois passés à Nice ont été « Les délices de Capou ».

Le 29 décembre, il écrit à Picabia : « S’il t’était possible que comme engagé volontaire, tu puisses me faire nommer sous-lieutenant, même dans la ligne, je partirai au feu le plus vite possible, car rien n’est comparable à l’emm…ment des villes de garnison, surtout quand on y est sans le sou (…) je ne sais par quelle aberration nous ne nous occupons pas du tout de la guerre. »


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Il y avait à Montmartre avant la guerre, un certain baron Pigeard, chez qui l’on venait fumer l’opium… Il avait installé une fumerie dans une pièce « à la chinoise » de son atelier de l’impasse Girardon. Le baron Pigeard, maquettiste opiomane, fondateur de l’Union Maritime de la Butte Montmartre et adepte des apparitions d’ectoplasme derrière le rideau, initia plusieurs artistes dont Modigliani et Picasso. On dit de Georges Francisco Victor Joseph Pigeard qu’il mettait les harengs saurs en cage, qu’il possédait un crâne de Christophe Colomb à 25 ans et que faute de piscine, il enseignait la brasse aux poulbots à plat ventre sur des chaises.



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« Les légionnaires étaient durs et leur discipline était de fer. C’était des hommes de métier et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie. »



Blaise Cendrars, La main coupée.



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La guerre et soi


Nous tenons la guerre en horreur. Chaque jour, on nous rapporte ses ravages et ses drames comme autant de coups portés à l’humanité. Vies volées, familles déchirées, cohorte de réfugiés ; corps mutilés, outragés, violés ; passé ruiné, savoirs incinérés. Il y a encore les mornes après-guerres, la désolation parmi les ruines, les désarmements laborieux, le nettoyage des yeux et des sols, le bégaiement des vies traumatisées.


Depuis 70 ans, l’Europe a su mettre un arrêt aux conflits récurrents qui la décimaient périodiquement et de plus en plus depuis des siècles. Si la violence primordiale est toujours dans les corps, s’il y eut dans les Balkans d’atroces répliques, si le terrorisme est venu frapper au cœur des villes, la guerre a déserté notre vie, notre espace, nos préoccupations, pour devenir un bruit de fond et une banque d’images où l’on vient faire son retrait quotidien, comme dans le temps on faisait sa prière, par superstition. Comme si nous bombarder d’images de guerre nous prémunissait d’en déclencher une.


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Dans quelques semaines, se tiendra au Louvre-Lens l’exposition « Les désastres de la guerre », paraphrasée : pourquoi préférons-nous la paix à la guerre ? Pourquoi n’aimons-nous plus la guerre ?


Avant les guerres napoléoniennes, les premières représentations des conséquences de la guerre, le hors-champ des batailles, apparaissent de façon sporadique au XVIIe siècle. On voit par exemple la fatigue des soldats chez Watteau, mais aussi la série de 18 eaux-fortes intitulées Les Misères et les Malheurs de la guerre du Lorrain Jacques Callot, autant d’œuvres en rupture avec les traditionnelles peintures de bataille vantant le panache et l’héroïsme. Mais c’est vraiment au XIXe siècle, avec Goya et Géricault, qu’apparaissent des représentations distanciées, voire défiantes, face à la guerre et ses conséquences. Laurence Bertrand Dorléac, commissaire de l’exposition, fait l’hypothèse que par le regard qu’ils ont posé sur elle, les artistes ont contribué à rendre la guerre potentiellement absurde, sinon évitable.


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Je suis né dans une région qui fut le théâtre de la plus massive opération de guerre de tous les temps, le débarquement allié du 6 juin 1944. La guerre a laissé ses vestiges un peu partout dans la géographie, continuant d’y imposer sa funèbre et romanesque présence, avec le soutien des politiques mémorielles et la manne touristique qui en a découlé. La batterie allemande de Fermanville, les blockhaus d’Urville-Nacqueville, de Réville, Utah Beach… Les sites sont nombreux où enfants, avec mon frère, nous refaisions la guerre là même où elle avait eu lieu. Il n’y avait même pas besoin de se rendre sur les sites tant le souvenir de l’occupation allemande et du Jour J infusait encore partout dans la région.


La terre déglutissait des baïonnettes, des casques lourds ; les greniers débordaient de militaria ; les surplus de l’armée américaine habillaient les nostalgies avant de devenir des icônes de la mode. Les promenades scolaires ont précipité des générations entières de jeunes Normands dans les musées dédiés et, parcours obligé, sur la place de Sainte-Mère-Eglise, pour une œillade rituelle au parachutiste américain suspendu au clocher et dont un mannequin figure toujours la burlesque mésaventure.


Et puis, il y a les gazons du silence brodés de milliers de croix blanches.


Je suis né en temps de paix, 20 ans après que la Deuxième Guerre mondiale a pris fin. Mais je suis aussi un enfant de cette guerre, jeune garçon élevé dans le décor du Jour le plus long, dans le culte de cet événement historique miracle, dans la fascination de l’aurore brumeuse où surgit l’armada dans les jumelles du major Pluskat.


Dans le roman familial, la guerre a ses chapitres. Comme celui du fusil allemand dont mon grand-père s’était retrouvé en possession dans de troubles circonstances après qu’une de mes tantes a été approchée d’un peu trop près par un soldat. Ce fusil fut par la suite détruit avec des précautions étonnantes, en partie jeté à la mer, en partie noyé dans le béton d’un lavoir ou 30 ans après, je rejouais le débarquement avec des petits soldats.


Dans ces zones où la guerre impose ses souvenirs, en Basse-Normandie, en Champagne-Ardenne, en Lorraine, etc., il faudrait voir si les jeunes gens qui grandissent en voisins immédiats des grandes douleurs de l’histoire, se déterminent autrement qu’ailleurs par rapport à la guerre ; il faudrait voir si le mémoriel a une quelconque fortune critique ?



— Enfin, l’aurore.


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Entendre des voix


Je n’en avais pas encore fait mention ici, mais depuis janvier, j’ai entamé la réalisation d’un documentaire à base d’entretiens avec des personnes qui ont un lien étroit avec la Grande Guerre, chercheurs ou amateurs passionnés. Une autre façon de se documenter. Je vise à collecter des voix qui continuent de se porter sur ce fait historique inouï, recueillir des histoires autour de l’Histoire, des reflets, des éclats.

Demain, départ à l’aube pour la Champagne, Bazancourt et les Éparges, sur les traces de Jünger en compagnie de François Lagarde...




28 mars 2014
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