GAGNER SA VIE (suite)

GAGNER SA VIE (suite)

Les grands magasins ne sont pourtant pas plus rassurants. La foule leur rentre dedans.

On perd tout de suite le sens de l’orientation,
désorienté, on cherche désespérément
la sortie
(on cherche désespéré une issue)
mais les escalators sont souvent cachés
pour obliger les gens à passer entre portants
et penderies ou cabines d’essayage en se perdant
entre les marques, en repassant par le même point
qu’on veut quitter après avoir changé
nos cadeaux de Noël. Au contraire,

à l’entrée de ce bâtiment de banlieue en béton verdâtre, comme un éléphant presque cadavérisé, en bas des appartements où les gens habitent, ornés de balcons disposés de façon asymétrique, pleins de buissons, de bambous, de fleurs et d’arbres en pot, d’oiseaux en cage laissant deviner un confort intérieur sans les signes de la richesse, au-dessus du métro d’où on vient de descendre pour monter au centre commercial où les magasins commencent au niveau du trottoir, la première chose que l’on voit ce sont des fruits, des fruits changeant selon les jours, vendus par un Pakistanais à côté du Photomaton dessiné par Stark. Et tout de suite la boutique de plantes qui résistent au manque de lumière naturelle et au morbide éclairage artificiel. Et le supermarché intérieur sous les néons où la multitude déjà visible fait suivre ses chariots à la queue leu leu derrière les caisses. À la place du tourbillon de grandes marques, on découvre un bazar avec une bonne partie de ses produits exhibés sur le passage : des seaux, de grands paniers pour le linge sale, des petites tables en formica, des porte-manteaux très accessibles, des tables basses orientales en bois avec des incrustations en nacre, des cages pour transport de chats, des paillassons de jute et des fleurs de lavande de Provence sur des toiles cirées enroulées qui nous amènent direct à Arles sans billet, une énorme corbeille remplie d’espadrilles, le luxe du chanvre ! On voit la fibre végétale de laquelle ont été faites les voiles des caravelles de Colomb, le drapeau des États-Unis et la déclaration de son Indépendance. Et puis, la boulangère, le teinturier, le boucher, les coiffeurs, la pharmacie. Et mélangés à tout ce monde bariolé éclairé de manière sordide, des locaux destinés aux activités culturelles spécifiques dont les vitrines laissent voir des acteurs, des brochures de la mairie, des livres, des affiches qui invitent les citoyens à se cultiver gratuitement ou à bas prix.

On porte des invitations comme des tracts. Cette année paire, on peut se le permettre. Foncer un peu plus au bénéfice de l’inutile. C’est le paradoxe. De la galère à cette galerie où l’on passe et compatit avec les gens vivants dans un bocal, travaillant jusqu’à 20h pour la plupart, passant leur vie sans fenêtres, samedi inclus, pourquoi pas le dimanche.

Là-haut tout était plus lumineux. Il y avait même une petite pelouse sur le balcon. L’association dirigée par Zoubida était accessible de l’extérieur et ses fenêtres donnaient sur la rue.

On revient sur nos pas indécis. On entre décidés à la boutique de plantes. On demande lesquelles peuvent vivre sans lumière naturelle. Une dame nous répond. On oublie aussitôt le nom du végétal. Et puis on invite la propriétaire et aussi sa fille adolescente à venir écrire sur leur rapport aux plantes, au métier, au travail. On ne dit pas :

– Bonjour, est-ce que on pourrait coller cette annonce ? On est des écrivains en résidence.

Elles auraient pensé : Ceux-là sont une sorte de délinquants ayant commis des délits mineurs, assignés à résidence, mais où ? Par là... tout droit à gauche.

Non, ça nous prend naturellement, sans avoir réfléchi avant sur la stratégie. Et les femmes remercient. La jeune fille court coller une des affichettes sur la porte vitrée. On s’en va et on parle quelques instants après avec la boulangère.

– Ah, le travail ! J’ai un tas de choses à raconter ! Oui ! Bien sûr. Je vais essayer... -dit avec la conviction enthousiaste d’une vieille fillette. Elle rajoute ensuite : « Je vais essayer », déjà la tête baissée disparue dans un bac en bois sous le comptoir pour atteindre un pain de campagne que commandait une cliente.

En sortant de la boulangerie du centre qui donne sur la galerie du rez-de-chaussée c’est nous les abordés par un homme jeune demandant des pièces pour manger. Nous ne portons pas d’argent. Par contre, on lui donne un « tract ». Il semble d’un coup content. Il vient du Mali, il aimerait écrire comment il est arrivé ici. C’est ça qu’il nous dit. Il est passé en trois minutes de mendiant à homme qui rit sous la voute sombre d’un centre commercial pas comme les autres, dotée d’une aura dilatée et intermittente, résultat de la somme des tubes fluorescents du carrefour-marquet derrière. Et quand il rit on rit aussi. On lui dit à bientôt et l’on entre dans la pharmacie. La fille brune regarde notre tract et ne se moque pas. Elle le regarde avec beaucoup d’attention. Une autre jeune employée s’approche, aussi intéressée :


(Elle lit) Ah... ! Moi, j’ai appris le français en lisant !
– Vous n’êtes pas Française ?
– Non, je suis Portugaise.
Un grand black plus âgé portant des lunettes apparait par derrière avec deux boîtes de médicaments. Elle lui lance :

– Tiens ! C’est pour toi ça ! (Lui donne notre invitation)


ATELIER D’ECRITURE
DANS VOTRE QUARTIER

autour du sujet du TRAVAIL

Vous connaissez Facebook, mais vous pourriez participer à un Voicesbook : non un livre de faces, de visages,
mais à un livre de voix
Vous avez une histoire à raconter, vous avez des choses à exprimer, vous aimeriez aussi écrire
Vous avez un travail, plusieurs, aucun, vous en cherchez...
On vous attend une fois par semaine pour des rencontres stylées –du papier, des stylos- guidées par des écrivains venus du Fleuve de l’Argent, en résidence au Centre commercial

pour ECOUTER ECRIRE LIRE
nous RACONTER


Trouvez un moment votre tasse de thé (ou sirotez du maté)
Nombre de places limitées. Inscriptions à partir du 1 février au 01 42 18 22 00


ou personnellement au 28, rue Marcel Duchamp

Tous les mardis de 18h30 à 20h30


Il est en train de lire notre annonce. Il paraît très intéressé. Comment le regard du monde change. On n’est pas entrée en disant :
– Pourrait-on coller cette annonce sur la vitrine ?
Mais :
– On vient vous inviter.
Ou :
– Bonjour. On a une invitation pour vous.
Et le miracle se produit. Et aussi le contre-miracle moins d’une minute après :

– Ah, je ne peux pas. Les horaires...

Combien de fois elle, toi, moi avons dit des choses semblables ?

Il n’y a pas de nec otium, seulement négoce.


– Et si on venait le samedi, vous pourriez ?
– Cela serait pareil.

En suite on fixait leurs regards légèrement déçus, même si tous n’auraient pas participé. L’idée était « ré-liante », plus que « délirante » comme d’habitude. Parce qu’il s’agissait... du travail.

– Écrire sur le travail est aussi un travail.
– Mais comme le travail du rêve.
– Le travail du cauchemar.

– Et si vous écriviez et qu’on ramassait après... ?

Ça virait à l’enquête ou au devoir scolaire... Mais laisser tout ça disparaître ?
Elle est infinie, toute cette richesse abandonnée. (On répète en même temps le vers d’Edgar Bayley, le poète du fin fond argentin.)

Alors, on imagine revenir avec un autre type d’invitation :


Devoir métro, devoir maison, devoir dodo

Qu’est-ce que t’a « appris » le travail ?
Pourrais-tu raconter ton souvenir soit le plus intense, soit le plus terrifiant d’une expérience liée au travail « alimentaire » ?
Est-ce que le travail est pour toi « alimentaire » ?
Aurais-tu une anecdote liée à ton métier, soit très drôle, soit si belle que tu la considères digne de t’en souvenir ?
Quelle serait pour toi la meilleure façon de travailler ?
Quelles phrases t’inspire celle-ci : « Gagner sa vie » ?

Tu peux le dire en quelques mots ou en plusieurs lignes ; en prose ou en vers ; répondre à toutes les questions ou à quelques unes. Ce que tu dis nous intéresse beaucoup. On voudrait prendre une trace de ton expérience pour la porter. Et peut-être tu la verras publiée.

Ecrivains qui travaillent


La première fille nous le dit d’un ton compréhensif, avec un sourire, tandis que les autres se dispersent en rejoignant les clients qui attendaient. Elle nous le dit à nous, en costumes invisibles d’extra-terrestres miraculés du tripalium :

– C’est que... nous n’aurons pas de temps libre pour écrire.

Nous n’en aurons pas cet or – il me semble entendre.

On a vu l’aura fluorescente du couloir devenir bleuâtre, blâmer en silence de façon morbide.

Tuer le temps devient de plus en plus difficile même pour nous.

La chance de tuer.

29 août 2016
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