écrire à la main 1 Mais NOTRE-DAME

MADAME BRÛLE

Depuis plusieurs jours, j’avais prévu de commencer ce soir à rédiger un dossier autour du geste, du plaisir d’écrire à la main. Et au moment de m’y mettre, tandis que je réfléchissais à ce geste ancestral, Notre-Dame. Notre-Dame brûle pendant que j’essaie d’écrire et je ne peux penser à rien d’autre. Elle brûle en ce moment, elle s’effondre, dans ma tête l’image de la flèche qui s’est effondrée il y a deux heures, cette flèche toute frêle, le panache de fumée dense, il fait encore jour, elle se vide de l’intérieur, se brise en deux et tombe. Le souffle retenu par la foule en proie à une douleur physique. Car ça fait mal de la voir périr. Ce n’est pas une simple cathédrale, c’est Notre-Dame. J’ai l’impression que c’est un immense animal, un être vivant, un mélange de mastodonte, de girafe et de ma grand-mère. Je souffre pour elle. Je ne suis pas croyante. Notre-Dame est pour moi un repère. Un point fixe, majestueux, ancestral et supposément éternel. Je pouvais m’absenter des années, je la retrouvais à mon retour. Je pouvais y aller cent fois, emmener tous les ans mon fils voir la crèche de Noël avec sa petite rivière, je découvrais chaque fois un détail, un vitrail, un tableau, un visage sculpté, un jeu de lumière. C’est Notre-Dame, la grande dame. C’est Victor Hugo, évidemment, c’est aussi le Paris bucolique et ses îlots, le quartier chic inaccessible à ma bourse, mais dans lequel il fait bon se promener.
Et là, pendant que j’écris, à côté de moi sur l’écran de mon portable, elle n’est plus qu’une carcasse vide, rongée par un feu intérieur. Déjà le coq et l’épine de la couronne ont fondu, le plomb et l’or ne sont plus, les tableaux n’en parlons pas. Il pleut des cendres sur le cœur de Paris. Elle rougeoie comme si elle hurlait à l’aide, comme si l’Enfer avait gagné la partie.
Et tout autour, au bout de longs bras tendus au maximum, des hommes courageux munis de lances à eau. Des prouesses pour l’homme mais du riquiqui pour les flammes qui nous emportent notre mère de pierre. Deux petits jets d’eau qui ne parviennent pas à mi-hauteur de l’assaut du drame. Des hommes dans leur nacelle, tout là-haut, seuls, le destin de Notre-Dame au bout de leurs petites mains. A quoi pensent-ils pendant qu’ils bombardent le ventre embrasé ? Sont-ils conscients de ce qui repose entre leurs mains ? Que nous sommes tous là, nos cœurs à l’unisson avec eux. Paris a du chagrin, le monde entier nous tient la main, semble-t-il. Déjà moi, tout en bas, bien à l’abri chez moi, des émotions j’en ressens en veux-tu en voilà. J’ai le ventre noué, le cœur chagriné, je ne pourrai pas dormir tant que Notre-Dame ne sera pas apaisée. Je ne peux pas non me rendre sur place, je ne veux pas te voir de mes yeux. A la télé, ça reste lointain, vaguement irréel, je peux encore prétendre qu’il s’agit d’un mauvais film catastrophe. Mais tu te consumes depuis trois heures. Je n’y crois pas, tu ne seras plus là quand je passerai dans le coin demain ou le mois prochain. Ni de près ni de loin, tu ne peux pas partir en fumée.
Et je me dis des choses insensées, que les travaux tu en avais soupé, depuis des siècles, on te retape, on t’élève et on t’élargit, on te redécore, on t’allège et on t’alourdit. En avais-tu assez ? Tu te rebelles, à l’approche de Pâques, fallait oser.
Nous sommes si petits et nous voyons si grand. Nous avons bâti des monuments que nous sommes trop faibles pour protéger. Qu’est-ce que cela fait de nous ? Des prétentieux ou des idéalistes ? Des imprudents ou de courageux inventeurs ?
Épargnez les tours, le portail.
Dieu, merde alors, fais quelque chose. Un petit fond catho en moi, je suis baptisée quand même, susurre que Dieu nous fait savoir son mécontentement. Eh, je sais que c’est absurde, mais ça me passe par la tête, j’avoue.
Mais j’aurais vu. J’aurais été le témoin d’une grande dame qui ne sera plus. Elle renaîtra, les hommes y veilleront, ça prendra des années mais n’est-ce pas ainsi que s’écrit l’histoire de l’architecture ?
Et quand tu renaîtras, qui te protégera ?

16 avril 2019
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