Premières voix des personnes isolées et des lieux abandonnés à la Plaine à Saint-Denis

Si-dé-rur-gie
Je ne sais pas ce que ça évoque dans votre esprit mais la sidérurgie c’est quand tu as des grand baquets de métaux fondus qui se versent sur des moules pour faire les grandes poutres métalliques. Quant tu te pointais dans la rue des Fillettes, tu voyais les grosses étincelles qui étaient générées par les flaques qui étaient jetées sur les moules comme ça. Y avait cet attrait qui était absolument fabuleux et qui donnait des cohortes d’enfants qui venaient de la Plaine tout protégés les uns par les autres pour essayer d’aller observer ça. On était terrorisés à trois cents mètres de voir les grosses étincelles, les grandes cuves qu’ils vidaient comme cela, de voir des gens qui étaient habillés comme des extraterrestres avec des protections très très épaisses. Et nous on ne pouvait pas traverser la rue en face, c’était impossible, là il fallait un courage pharaonique pour faire ça quand on était petits. Et y avait rue des Piliers une canalisation d’eau qui n’a jamais été réparée et qui suintait le long du trottoir, qui avait généré une vraie rivière avec les graviers, avec les herbes, avec tout ce qui peut y avoir et même, on a vu des crapauds, c’est dire que ça pour nous c’était hyper attractif quand on était petits parce que vivre au milieu des usines quand tu es petit c’est à devenir méchant. On avait trouvé des choses qui pouvaient réparer un peu cette froideur du monde c’était cette fuite d’eau, cette sidérurgie, c’étaient les osselets.

La première voix, celle de l’entrée de l’autoroute qui recouvre toutes les autres.
Le bas de la Plaine, c’est le bout du bout du bout du monde.
Ils se sont mis là.
Cachés.
Abandonnés et retrouvés.
Serrés les uns contre les autres.

Travailler avec les personnes les plus isolées c’est bien beau, mais où sont-elles ?
C’est l’histoire de toutes ces rencontres pour arriver à une seule personne.
Pénétrer la société souterraine de ceux qui prennent soin des autres.
Parlez-vous quand vous êtes seule ?
Depuis combien de temps êtes vous couchée dans ce lit ?
Plus d’un an, mais je ne vois pas le temps passer. La nuit, je laisse mes volets ouverts car ils viennent dans l’impasse avec les voitures, ça n’arrête pas. Mais qui ça ? Ceux qui se prostituent. Et puis lorsque je voulais me débarrasser des vêtements, je n’arrivais pas à descendre les sacs, alors un matin j’ai jeté les vêtements par la fenêtre, mon amie n’en revenait pas de tous ces vêtements qui tombaient de la fenêtre. Elle rit. Et quand je l’ai vue porter la robe de Maman c’est vrai que cela m’a fait quelque chose.

Je marche dans la rue et je me dis que ce projet peut tout aussi bien foirer d’un coup. Aucun espace abandonné à l’horizon. J’active le pas, je cours, je prends le vélo, je lève les yeux au ciel et j’implore les grues.
Si seulement je pouvais grimper sur l’une d’entre elles.
Et puis, peu à peu, au fil des semaines, les espaces s’ouvrent.
Ici, il y a des gens qui gardent les lieux abandonnés.
Les endroits attendent eux aussi.
Des livres se sont ouverts tout seuls pour être lus.
Sous l’eau, les pages sont protégées comme sous verre.
Les livres ont rassemblé autour d’eux terre et petites pousses.
Ils grattent la terre et s’ouvrent lorsque nous ne sommes plus là.
Ils prennent une dernière fois leur respiration en dehors de nos mains.





26 avril 2019
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