Comment orchestrer un ascenseur

Épisode 5 : au cours duquel on découvre l’avantage de remplacer, dans un verre de whisky, les glaçons par des coquilles d’escargots.

Dans Un immense fil d’une heure de temps – feuilleton radiophonique en hommage à la radio écrit par votre serviteur l’a.e.r (auteur en résidence), suite à la commande d’un collectif de réalisatrices et techniciennes – Sidonie Morse, bruiteuse, trouble les sens de l’inspecteur Maxwell : en l’occurrence, son ouïe. En suivant une méthode traditionnelle, elle suggère le vent à l’aide d’une sorte de moulin, et l’orage avec une plaque de tôle.



Sophie Bissantz, autre bruiteuse, mais non fictionnelle, est venue mercredi 20 janvier délivrer aux étudiants du b.t.s. quelques-unes de ses ruses et quelques-uns de ses artifices : certains traditionnels eux aussi, d’autres plus personnels, car le métier du bruiteur consiste aussi à tendre l’oreille en permanence et à adopter l’objet, la chose incongrue et contondante, qui rendra en temps voulu le son désiré.


Il a été donc question de sac de maïzena (pour les pas dans la neige), de plumeau battu contre la paume de la main (pour l’envol du pigeon), de balais de paille (pour le feu de cheminée), de pastèque et de céleri (pour le massacre du chat). De façon moins anecdotique et plus technicienne, Sophie Bissantz a rappelé la nécessité d’en passer par le faux pour suggérer le vrai : Marcel Schwob parlait déjà du véritable cœur brandi par un chevalier dans une mise en scène du théâtre réaliste, un cœur ayant tout l’air du mou de veau, et de la nécessité de remplacer l’organe véritable par une représentation : tricheuse, mais reconnaissable. Pour l’oreille, les causes sont semblables et les ruses comparables : pour donner naissance à un ascenseur, inutile d’aller enregistrer un ascenseur, mieux vaut l’orchestrer à partir de caisses en bois et de chaînes de fer.



Il arrive que la bruiteuse (Sophie B.), en harmonie avec le réalisateur (Cédric Aussir), compose une véritable musique bruitiste, pour suggérer l’inaudible et irréaliste paysage sonore d’un abattoir : celui de Berlin Alexanderplatz, dans l’adaptation de Christine Lecerf.


Sophie Bissantz a aussi évoqué l’importance de la résonance, les pièges de la prise de son stéréophonique, la synchronicité entre bruitage et jeu d’acteur, la différence entre sons mécaniques et sons corporels. Elle a parlé de l’art délicat d’entretenir un son continu, comme celui de l’incendie ou du ruisseau – art comparé par Stéphane Audeguy (écrivain, hôte de cette résidence et professeur pertinent), à certaines préoccupations de Léonard de Vinci : graphiques, celles-là.



Et toujours suivant un détour par l’artificialité, notons que deux coquilles d’escargots vides dans un verre d’eau imitent parfaitement les glaçons dans un verre de scotch – sinon au goût, du moins à l’oreille.



http://www.franceculture.fr/creation-sonore/sophie-bissantz-bruiteuse

3 février 2016
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