journal de résidence - deuxième

Mais puisqu’il ne m’est pas évident de parler de ce texte, je parlerai ici de cette chose fragile et belle, de cette expérience en cours, cet atelier que je mène dans une classe mixte de CM1-CM2 d’une école à Bagnolet. Je les rencontre au Sample, qui accueille cette année ma résidence et où les élèves viennent chaque mardi faire classe dehors. Je n’avais pas remis les pieds à l’école, depuis. C’est un sentiment étrange qui m’enserre lorsqu’il j’y pénètre à nouveau pour la première fois – je pense, moi aussi j’ai été là. Déjà ce sentiment m’avait saisie en retournant au lycée pour venir y parler de mon travail, déjà je m’étais dit que je savais un peu de tout ce qu’ils vivaient, mais l’école primaire, c’est loin, c’est plus loin encore. Comment parler ? A cet âge-là ? Cette question sera celle des premières séances : comment s’adresser à des enfants et vite je la transfigure pour me sortir d’un rapport de domination, de force qui toujours pernicieux guette ce sera, comment s’adresser à l’enfance ? A cette enfance donc qui comme la mienne se constitue dans la ville, dans cet univers de béton et de gris, dans ce bruit, dans cette excitation et parfois la solitude. A quoi cette enfance rêve-t-elle dans cette ville ? Que s’imagine-t-elle d’un ailleurs, d’un hors-la-ville ? Il faut apprendre à lui parler, et ça n’a rien évident. Ne pas lui parler comme l’on parlerait à un adulte - certains mots que j’utilise lors de la première séance tombent à côté, je le sens à leurs regards un peu ébahis. Je sens leur grande curiosité tout de même. Le maître et moi tentons de leur expliquer un peu ce que c’est que le métier d’écrivain – je ne crois pas qu’ils arrivent tout à fait à se représenter que c’est quelque chose qu’on peut vraiment faire, passer ses journées à écrire et gagner (oh vraiment juste un peu) d’argent avec. Toutes ces choses dont j’avais pris l’habitude de parler à des lycéens, je prends vite conscience que je ne pourrai pas leur en parler ici, qu’il me faudra ruser. Pour autant je me refuse à leur parler comme à des enfants si par là on entend : avec une forme de condescendance bienveillante, en changeant un peu le ton de la voix, en simplifiant jusqu’à l’extrême l’expression. Non, la question est comment être moi-même tout en étant à hauteur d’eux ?

9 février 2024
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