Une plaie ouverte

Épaisseurs du mur de la rue Dénoyez,
Paris Belleville.

Alors que la revue Hors-Sol inaugure un dossier « Instin & Moi » sur la relation qu’entretiennent ses auteurs au Général Instin, je me souviens qu’une des pensées qui me sont venues la première fois devant le vitrail du général Hinstin au cimetière Montparnasse, devant la perte grandiose de ce visage, était celle du Paris artistique et intellectuel qui a brillé du XIXe siècle jusqu’aux années 1960. Moi je venais ensuite, je venais trop tard, cette image me le disait. Mais elle disait aussi qu’il en restait quelque chose et elle invitait à le percevoir, aller au-delà des apparences et de l’opinion commune, distinguer par-delà le quartier Montparnasse défunt une ville qui brûlait encore : apprendre à voir au travers des murs.

Belleville est pour moi une autre face de ce

mythe,

dont je ne veux pas savoir s’il est totalement mort ou seulement usé jusqu’à la trame, comme je refuse de trancher si je crois aux fantômes ou non (Instin à mon oreille me chuchote que non).

Mais ce mythe nécessiterait quelques corrections, par exemple :

– Le Belleville multiethnique et du mélange.
Jusqu’aux années 1920 Belleville est indigène, longtemps composé de Parisiens de naissance à plus de 50 % (davantage que l’ensemble de Paris). Ensuite arrivent, entre autres, Arméniens, Grecs, Juifs ashkénazes surtout de Pologne, et après-guerre Magrébins dont beaucoup de Juifs tunisiens (30% de la rue Dénoyez dans les années 1970), Africains subsahariens et finalement Chinois, principalement originaires de Wenzhou, organisés et efficaces.
En réalité ces communautés coexistent mais ne se mélangent pas, comme le montrent les sociologues tels que Patrick Simon ou Anne Clerval. Mais, malgré conflits et déflagrations sporadiques, le mythe du vivre-ensemble spécifique à Belleville – et à la République ? – est repris et revendiqué par les communautés, qu’elles soient d’origine française ou étrangère, ou de différentes catégories sociales. Peu importe si nous sommes dans un régime de croyance et de discours : l’atmosphère a la peau dure, qui échappe au musée et aux nivellements – pour combien de temps encore ?

– La spéculation immobilière.
Nerf urbain du capitalisme, la spéculation immobilière a pris diverses formes selon les époques : si aujourd’hui ce sont surtout les « classes moyennes et supérieures » qui s’installent à Belleville, attirées par un décor et des épithètes souvent creuses comme « populaire » et « mixité », uniformité tempérée par la présence d’immigrés et le nombre important de logements sociaux, au XIXe siècle les propriétaires bâtissent à la va-vite des immeubles pour les pauvres, et ça rapporte :
« Madame Aubert, propriétaire d’une douzaine d’immeubles ouvriers entre la Courtille et la Villette, n’hésitait pas pour écrire à sa sœur, en 1887 : "Maintenant il n’y a plus qu’avec les pauvres qu’on gagne de l’argent. Je fais du six et demi". » (in Jean Ceaux, Patrick Mazet, Tuo Ngo Hong, « Images et réalités d’un quartier : le cas de Belleville », revue Espaces et sociétés, n° 30-31, 1979)

Ces immeubles de mauvaise qualité, on les laissera pourrir ensuite et seules les populations immigrées en voudront, avant qu’on les déclare insalubres et qu’on les rase à partir de 1960... pour raviver la spéculation immobilière.

Le street-art et les artistes plasticiens en général sont au cœur de ces enjeux. Depuis les années 1970, en commençant par New York, nombre d’études ont révélé leur rôle dans le processus de « gentrification » (je déteste ce mot). Leur présence modifie l’ambiance d’un quartier au départ perçu comme hostile voire dangereux, le met en valeur, jusqu’à ce que souvent ils en soient chassés au profit d’habitants plus aisés. Ce qui n’est plus qu’un décor suffit à épater l’investisseur, qui ne demande d’ailleurs rien d’autre pour valoriser son bien.

Les fresques de l’Italien Blu à Berlin, effacées en
décembre 2014 par les amis de l’artiste suite à l’annonce
d’un projet immobilier. Protestation contre la « gentrification »
à laquelle l’œuvre a contribué, ce geste ambigu, colossal et émouvant, semble relever du marketing viral. Mais comment en faire reproche à l’artiste dans un monde fonctionnant exclusivement sur le mode du « buzz » (c’est-à-dire et de nouveau sur le décor, un décor phénoménal) ?

Donc,

Belleville n’en finit pas

de mourir. Mais depuis deux siècles ces façons de mourir peuvent être sublimes parce que, tel Delescluze marchant au-devant des balles versaillaises le 25 mai 1871 à Château-d’Eau (République), mourir est parfois un prolongement de la fête.
Et son tombeau est un palimpseste.

Tombeau de Belleville — Un gentil petit pays

Tombeau de Belleville — L’homme s’en est allé

Tombeau de Belleville — Une plaie ouverte

Sources : INA.


Un jour, je décide de gravir le sommet de la « montagne », tout en haut de la rue de Belleville, métro Télégraphe, où est perché le

cimetière de Belleville.

Juste à côté des tombes des premiers Dénoyez de la Courtille, Gilles et Jean-Claude, dont les guinguettes et bals ont assuré la fortune familiale, se trouve un mausolée protégé d’une bâche, au dos duquel je remarque, gravé dans la pierre, un numéro de téléphone.
Vacillement. Qui a laissé ce message, et pour quel destinataire ? Rendez-vous clandestin ? prostitution ? jeu de piste ?
A chacune de mes tentatives, le numéro (celui en tout cas que je crois décrypter) sonne dans le vide, désespérément. Tonalité d’outre-tombe. Écho au morse (toc, toc, toc) des tables tournantes inspiré par le successeur du télégraphe optique de Chappe : le télégraphe électrique.

Redescendant la montagne, un pochoir Pôle Emploi attire le regard rue de Tourtille, placé stratégiquement au-dessus d’une devanture de boulangerie. Aussitôt je repense à une annonce parue dans L’Humanité du 24 avril 1936, trouvée lors de mes recherches sur la rue Dénoyez dans les archives numérisées de Gallica, le site de la BNF.

Les époques se télescopent, les temps se rejoignent, et c’est de ce choc peut-être (écrire sur un mur temporel en regardant au travers) qu’un objet poétique apparaîtra : œuvre d’un esprit frappeur.



Merci à Albert Aland, Agnès Bellart, Françoise Galland, Cécile Portier,
et toujours : Maxime Braquet, Mathieu Brosseau, Nicole Caligaris, Antonin Crenn, Marie Decraene, Nadege Derderian, GEM Artame Gallery, GEM la Maison de la Vague, Emmanuèle Jawad, Thierry Lainé, Mehdi Lallaoui, Nicolas Magat, Valérie Marange, François Massut, Paul Oriol, Mohammed Ouaddane, Pedrô !, Édouard Razzano, Mathilde Roux, Guillaume Ruelland, SP 38, Lucie Taïeb, Tina, Areti Tzia, Yohanna Uzan, Benoît Vincent.

15 janvier 2015
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