GAGNER SA VIE



GAGNER SA VIE





Nous sommes nous-mêmes fragmentaires et polyphoniques




C’est vrai, le jour qu’on a commencé l’Etude pour le bonheur de vivre, on s’est demandé quelle partie de notre totalité perméable était morte, laquelle vivait et quel endroit avait été endommagé pour voir s’il y avait une possibilité de réparation ou de repères. Et puis, il y a cette phrase convenue, encourageante, dégoutante pour sa répétition -du Crépuscule des idoles d’où elle venait, écrite par la main de Friedrich jusqu’à se retrouver tripotée par Johny H...y...ay. y .....ay, ay, ay, ay, canta y no llores, porque cantando se alegran cielito lindo los corazones.



Ce qui ne te fait pas mourir, te rend plus fort, à l’école de guerre de la vie.



La démonstration même est dans la vie de la phrase ...devenue anonyme, propriété de toutes les langues. Philosopher avec un marteau. L’aphorisme 8 est suivi de l’aphorisme flambant neuf : Aide-toi et tout le monde t’aidera, principe de l’amour du prochain.


–On tourne !


On détourne ! :

Ce petit écran est une grande déclaration de guerre



On a relu “Traversée”, un hommage-pastiche à notre vieil oncle, dont on ignore tout à part son bégaiement et sa plongée interminable. Sa sœur, notre grand-mère, était une fille émancipée de parents immigrés de la Russie et de la Roumanie qui nous a transmis deux seuls mots en yiddish : meshugener et killantujes – toujours exclamatifs.



Vous êtes fous !

Lèchez-moi le cul !,


plus les œuvres complètes de Borges dans un volume vert, devenu incomplet quand est sorti un deuxième volume blanc. Elle portait un nom de valkyrie et cachait dans son placard Les chansons de Bilitis.


Dans la pampa humide, la matinée suivante à celle de son enterrement, notre propre mère nous montre le livre en dévoilant en suite presque tous les secrets des armoires. La lumière inondait ce jour la chambre, redoublée par le miroir ovale si grand, beaucoup plus grand que nous. Le pollen des platanes et des tilleuls devenait visible, une animation flottante entrée par le balcon. C’était là où la valkyrie lisait sur la petite chaise en paille pour enfant les journaux du dimanche. Ses suppléments tapissaient le sol, brodé par les pots de cactus et d’immortelles.


La pampa humide et la Patagonie sont pleins de personnages exotiques.


Mais les plus exotiques de tous, ce sont les Indiens, majorité du point de vue quantitatif, minorité par rapport aux hiérarchies établies selon la richesse et le pouvoir. Leur exotisme provient de leur étrangeté. Ils sont censés être sur leurs anciens territoires et pourtant sont eux l’étrange. Ils subissent le rappel de leur histoire, et surtout de l’oubli, et pire encore, des statues officielles, de vraies monstruosités taillées, sculptées dans chaque ville de l’intérieur, par des “artistes” officiels. Immensités représentatives à la hauteur d’une allégorie du Kitsch. Selon l’auteur français injustement oublié de Le Kitsch, celui-ci ménage la vie, c’est le BONHEUR, comme un balcon de fleurs en Allemagne. Tandis que la mocheté recherchée de ces objets en trois dimensions hitlériennes essaient d’épouvanter peut-être les mêmes Indiens suivant la méthode hispanique :

Chaque mine de l’ancien Vierreinato del Alto Perú, chaque galerie, celles extraordinaires pour leurs dépôts de minéraux, aux veines de la plus haute à la plus basse loi d’argent ou d’or, de rhodochrosite ou tout simplement de pyrite, l’or du sot, pour la plupart sinistres, auto chemins vers la mort, amènent tout de suite vers l’Oncle, le Tío rouge, énigmatique, effrayant, le dieu Wari transformé par l’arrivée de la civilisation en soutane. Voici l’Oncle customisé en “diable”. L’“évangélisation” n’aurait pas permis d’appeler une figue une figue, une barque une barque. Et lui présage l’ultérieur “Tío Sam”, la loi de Murphy et la théorie du chaos, ainsi que la loi de flexibilité du travail dans les années 90, qui finit par mettre son pays d’argent à la corbeille, mais qui renaît sous pseudonyme en 2015 dans notre pays d’adoption du Vieux Monde.


Dans la galère des galeries vous attend un Oncle rouge en argile.




Il est plus grand que personne et il est assis et resplendissant sous l’aura des bougies et des lanternes des mineurs mineurs. Il a des cornes, les sourcils noirs, la bouche entre-ouverte. Son énorme pénis en érection. Ils lui offrent de l’alcool pur et ils en boivent, des feuilles de coca qu’ils mâchent aussi pour endurer et couper la faim, et pouvoir sortir le maximum de brouettes payées au poids. Ils lui mettent une cigarette allumée dans le trou de la bouche, dans le trou de la bouche de la terre creusée pendant six siècles.

S’il fume, bon augure... Au contraire... il faut s’attendre au pire. De toute façon, les mineurs ont prié Dieu là haut. En bas ils font les offrandes à l’Oncle, toujours rouge.


Detrás del Tío hay una vena de plata. {}

Derrière l’Oncle il y a une veine d’argent.

Il est assis stratégiquement pour veiller sur elle.


Ces mineurs ne sont pas étrangers. Ils sont étranges, les hommes du sous-sol.


Quand on devait partir du bâtiment où se trouvait l’association, on n’avait pas encore dit « cette bouche est mienne ». Zoubida, que nous percevions à travers le nuage de fumée qui monte des escaliers, était si enthousiaste, qu’elle n’avait pas arrêté de parler. Elle racontait ses exploits extraordinaires : des femmes, des hommes, de jeunes filles et de jeunes garçons venus de partout dans le monde, il y a des années ou la semaine d’avant, pouvaient apprendre dans l’association, soit à lire et à écrire, soit à utiliser ces compétences.

Ces gens avaient sans doute des choses à raconter.

C’est une idée qu’on nous avait donnée.

Il s’agissait d’inviter ces gens à écrire dans le sens inutile du terme.

C’était une invitation pour ceux qui auraient le courage ou l’énergie minimale suffisante pour raconter leur traversée.

Chacune, chacun était un héros anonyme sans trace...



Working class heroes

without work without


a crowd of Lumpens

a crowd of Lambs


sacrified ones

in their Journey

they arrived to


-> the news

without themselves.
{}


Pas tous, quelques uns voudraient le faire, au début, de petites phrases, des affirmations sur un passé toujours mouvementé.


Comment je suis arrivé(e) ici ?


Dans le même temps, elles, ils découvriraient presque seuls comment l’outil le plus primaire était extraordinaire. Ainsi faisant, parfois l’outil deviendra une fin en soi. Non seulement une récapitulation mais une demi-heure, une heure de jouissance avec une certaine réticence. Ils se trouveraient dans l’écrit, dans une forêt où les obstacles provoquaient une excitation joyeuse qui pouvait aboutir même aux larmes quand ils se liraient leur histoire. Et le dédoublement se produira, se sera produit par la découverte distraite de l’introspection. La plupart arrivait d’une culture du collectif au vieux monde du moi solitaire -en mode urbain « extra-muros »- de la capitale : où l’individu souvent déprimé n’arrive pas à descendre de son cerveau, qui tourne comme un manège où il ne reste plus aucun enfant.

–Laisse-moi vous montrer une chose !

Dans un clin-d ‘œil elle est revenue d’une salle à côté portant une brochure qui décrivait les objectifs et les programmes de ce que plusieurs aimaient appeler « l’assos », pédale à la fin sur « s » comme quand on finit de prononcer « toussss » - dièse.

Debout déjà au seuil de la porte on résume l’objectif de la venue. Zoubida répond qu’on aura plein de gens. Tous, précisément : 45 personnes par atelier.

On a regardé Zoubida sidérés. On regarde nuestra vida (notre vie) toujours surprenante, devenir une hallucination.

–Oui -poursuit Zoubida- ils sont habitués à être discriminés. Je vais pas faire ça. TOUS ou PERSONNE...

–Mais il y en a qui commencent seulement à apprendre la lecture syllabique...

(la directrice avait expliqué avec tant de détail, qu’on avait fait un voyage dans le temps et on était devenu pour de longues minutes leurs élèves disciplinés). Comment veux-tu que...

–Mais non – elle suivait son élan. Ceux qui ne savent pas écrire se feront aider par les autres –continuait-elle.

D’un coup l’atelier se transformait.

–Nous ne pouvons pas mettre 45 personnes ! Un atelier d’écriture cherche une sorte d’intimité, un groupe se forme...

Trop tard... La décision est prise. Elle devrait diviser le groupe en trois, les distribuer en quelques séances, selon les semaines restantes de l’année... Leur idée d’atelier s’écroulait. Seules, les paroles de Zoubida réduisaient l’espace à venir en leur provoquant un début de claustrophobie. Un atelier ne devait pas devenir obligatoire, on n’était pas non plus un écrivain public, on ne pouvait pas de surcroît utiliser notre bourse pour la formation continue. Zoubida n’avait pas encore demandé les certificats d’aptitude à l’écriture, mais cela ne tarderait pas à venir.



Pourtant, cette dame était vraiment quelqu’un qui avait de relief, une histoire, un milliard d’histoires. Voudrait-elle l’écrire ? C’était elle qui aurait dû venir au futur atelier. Pour notre part, en plongeant sur les quais roses du terminus, on continuerait la quête des éventuels participants qui voudraient se raconter, quelqu’un voudrait rajouter une tesselle de plus à la carte de la micro-histoire pour pouvoir l’accrocher, sinon ces morceaux resteraient invisibles pour toujours. Je tesselle, tu tesselles, on tesselle, elle se tait.


moi mot à mot je me bâtis
Une de ces maisons légères d’écriture
Dont je sors volontiers, laissant là mes outils,
Pour aller respirer un peu dans la nature.

Jacques Réda


Ces morceaux pourraient « scander » les chapitres horriblement prosaïques de leur étude pour le bonheur de vivre, jusqu’à devenir, dans cet étouffement, des bouches d’aération.




« ... l’échantillon a bien été prélevé après une masturbation attestée historiquement ? » Le sperme de Nietzsche un an avant sa mort. « Un médecin était présent ». C’est Alexander Kluge, assistant de Fritz Lang, qui le raconte dans sa Chronique des sentiments commentée par Georges Didi-Huberman. Il y avait aussi dans le journal une interview :

« Aujourd’hui, si nous ne sommes pas exactement en régime fasciste, tous les éléments qui le composent sont réunis. Ils sont simplement agencés autrement... Raconter sert à réunir des microstructures présentes dans la réalité, à les faire coexister physiquement et à les rendre poreuses. Le poète est celui qui collecte. Montaigne, les frères Grimm, Goethe, Diderot sont d’immenses collectionneurs. Je suis le poète de la théorie critique, qui n’a guère accordé de crédit à la poésie.

(...)

Nous sommes nous-mêmes fragmentaires et polyphoniques, quelque part entre Bach et John Cage.

(...)

Ce sont les choses qui ont un plan, il faut savoir le lire. L’énigme réside dans leurs relations entre elles. Il faut savoir les lire telles qu’elles existent. Je suis un archéologue, comme le philosophe Walter Benjamin. Je fais des fouilles. La poétique n’a rien à voir avec l’idée romantique, selon laquelle un poète crée un monde. La poésie ne fait que révéler. Elle donne à voir, à entendre le choral.

(...)

Ma méthode est proche de celle d’un Montaigne qui repêche un souvenir de l’Antiquité, le met en relation avec un dicton populaire et mêle tout cela en un essai contre la guerre civile qui gronde.

Il faut aujourd’hui garder la trace de ces personnes qui débarquent de la mer Egée et traversent l’Europe, comme le fait Hölderlin dans Le Coin de Hardt, poème qui décrit le buisson où s’est reposé le duc de Wurtemberg en fuite. Elles traversent les mêmes frontières que les habitants de la RDA en 1989, les Hongrois en 1958, les huguenots, comme la grand-mère de ma grand-mère qui a dû quitter Paris pour l’Allemagne et sans qui nous ne serions pas là. »


Parfois il y avait des raisons pour s’arrêter sur un feuillet de ce vieux torchon exemplaire, laissé par la fatigue sur le rebord d’une des fenêtres au bout du wagon. Mais avant de le laisser on regarde son portrait une fois de plus, plus attentivement. Maintenant qu’on le connait davantage, il faut lui dire Au revoir. Comme Arnaldo Calveyra, le vétéran curieux affiche un visage au regard d’enfant surpris ou de lutin.


Tout le monde peut associer évident à visible, à dent, à vide.


garder la trace de ces personnes qui débarquent de la mer Egée et traversent l’Europe


L’interview devait dater de quelques semaines auparavant. Depuis le 20 mars 2016 ces personnes ne pouvait plus traverser l’Europe et étaient enfermées dans des camps. Elles allaient être renvoyées ou elles l’étaient déjà, parfois vers les mêmes pays qu’elles avaient fui.




On est descendu vers le sud.

Descendu du métro. En remontant les escaliers, on descendait

au centre commercial.



LES DORMEURS DU VAL


Une grande partie de la jeunesse qui n’est pas débout

est à genoux. Ils sont pour le dimanche passé

dans ces temples. « Si ce n’est pas du meilleur coté

du comptoir, on attendra que ce moment arrive

en travaillant la journée du loisir », disent-ils.

Ils rêvent du luxe. C’est étudié à la fac.

Ce sont des rêves

des jeunes nourris avec une petite


cuillère dans la bouche, juste

la quantité nécessaire pour leur apprendre

la disponibilité du cerveau et du corps

le dimanche, et le reste des jours.

Les aventures se passent au far-east, un décor

de cinéma, le shopping-center village.


Au Val-d ‘Europe, le master Luxe se trouve

calme et voluptueux.

Val, berce-les, chaudement : ils ont froid.


Mais on est aux Halles

où on s’égare -dans la gare.

Ces sous-sols ne sont pas encore

rénovés. Ça fait un an que les gens

marchent désorientés à pas rapide

se heurtant, se « trompant » de sentier

dans le chantier souterrain,

dans la souricière sans escaliers

ni trottoirs roulants. Des kilomètres

à faire

sous les câbles et les panneaux.

Ces clients payent aussi le transport

à pied. Faut pas se soucier

de les attirer. Ils traversent le champ

de guerre faisant tout pour esquiver

les fusils d’assaut dans les mains

d’autres jeunes de banlieue en costume

de lutte armée, tentant des sentiers

divers jusqu’à trouver le quai.

Renais aurait été fier. C’est vrai,

mon oncle d’Amérique.

(À SUIVRE)


16 juin 2016
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