L’Eau et les Rêves, Bachelard, 0


Lessius (L’Art de vivre longtemps) : "Les songes des bilieux sont de feux, d’incendies, de guerres, de meurtres ; ceux des mélancoliques d’enterrements, de sépulcres, de spectres, de fuites, de fosses, de toutes choses tristes ; ceux des pituiteux, de lacs, de fleuves, d’inondations, de naufrages ; ceux des sanguins, de vols d’oiseaux, de courses, de festins, de concerts, de choses même que l’on n’ose nommer."

On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire (...) L’être voué à l’eau est un être de vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. (...) L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en mort horizontale. (...) La peine de l’eau est infinie.

Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur... Il n’est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous, l’eau de chez nous. L’eau anonyme sait tous mes secrets. Le même souvenir sort de toutes les fontaines.

Plan de l’ouvrage :
- eaux claires, eaux brillantes, surface lisse des eaux, reflets, images fugitives et faciles ;
- eau "au singulier" : la source, l’eau qui renaît de soi, l’eau qui ne change pas, l’eau organe du monde, l’eau corps des larmes, l’eau élément lustrant : du narcissisme de l’individu au narcissisme cosmique ;
- eau en tant que substance, matière mystérieusement vivante, irrationnelle : "l’eau, en groupant les images, en dissolvant les substances, aide l’imagination dans sa tâche de désobjectivation, dans sa tâche d’assimilation. Elle apporte aussi un type de syntaxe, une liaison continue des images, un doux mouvement des images qui désancre la rêverie attachée aux objets". (C.-L. Estève, Etudes philosophiques sur l’Expression littéraire).
- complexe de Caron et complexe d’Ophélie : disparaître avec l’eau. S’associer à la profondeur ou à l’infinité.
- l’eau comme élément des mélanges et du double : combinaison de la terre et de l’eau pour former la pâte, schème de la matérialité, de l’ouvrage. L’homme pétrisseur. Expériences de la fluidité, de la malléabilité.
- l’eau comme élément féminin d’une part, maternel d’autre part. L’eau gonfle les germes et fait jaillir les sources.
- attribut de la pureté lié à l’eau. Y aurait-il une morale naturelle de l’eau ?
- l’eau violente, enfin. L’homme nageant, le flux et le reflux. Ouragans, naufrages.

Le langage des eaux est une réalité poétique directe ; les ruisseaux et les fleuves sonorisent avec une étrange fidélité les paysages muets, les eaux bruissantes apprennent aux oiseaux et aux hommes à chanter, à parler, à redire : il y a en somme continuité entre la parole de l’eau et la parole humaine. L’eau est un être total : elle a un corps, une âme, une voix.




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27 août 2010
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