Lukas & Corinna Gepner

Contributions croisées, textes et photos, à l’atelier Instagram de Patrick Goujon, en résidence à la SGDL

On est devant la porte de « La lampe », un ami à moi qui collectionne les objets dont je suis incapable de définir l’utilité. Arrivés chez lui, elle voit les jouets et se précipite sur eux. C’est la caverne d’Ali Baba pour enfants, autrement dit un paradis sur terre pour elle. Elle est dans son élément et entreprend de me raconter l’histoire des figurines une par une.
Regarde ! Ces trois-là, mon père les avait et c’étaient ses préférés. Le petit, c’est R2-D2, la cacahuète au chocolat c’est une édition limitée des figurines M&M’S et ça, c’est la figurine la plus rare de notre plombier préféré : Mario. Et le petit chat caché au fond, c’est la première et la seule figurine de collection de Hello Kitty qu’il m’ait achetée.
Elle en parle avec passion et amour pendant une, puis deux et même trois heures. Elle est heureuse, sur un nuage. Automatiquement, moi aussi. C’est la première fois que je les mélangeais, mon ami et elle.
Nous finissons cette journée magnifique dans un bar avec d’autres amis. On fume, on boit, on rigole pour finir cette journée dans les bras l’un de l’autre, allongés et ne pensant qu’à notre amour.

J’apprends la nouvelle alors qu’elle est en route. Je branche ma Super Nintendo et mets du gros NTM dans l’appart, à un niveau sonore à faire crier un muet. Assez fort pour que mes projets de la journée sortent de ma tête et que mes sentiments à son égard soient remplacés par une haine profonde et viscérale. Aussi profonde que cette sincérité et cet amour qui m’ont habité pendant trois ans. Je fixe sa place vide dans mon lit et à ce moment précis, je sens le changement. Cette douleur n’était que le prémisse d’un bouleversement sentimental majeur.
Je mets la cartouche de Street Fighter pour essayer de passer mes nerfs sur un bonhomme virtuel. Ça sonne, c’est elle j’en suis sûr, je vérifie au judas, je certifie que c’est elle. Elle entre, me regarde et le malaise s’installe au moment où nos regards se croisent.
Qu’est-ce qu’y a ? elle me demande.
T’es une pute, tu sais ce qu’il y a.
Pas de réponse…
Alors ? je lui dis. T’as rien à me dire ?
Je vois pas de quoi tu parles…
C’est la phrase en trop… J’attrape un objet et lui jette au visage en gueulant T’es une pute ! Va niquer ta mère !
L’objet en vol, je l’identifie comme étant très clairement l’album de NTM qu’elle m’avait offert pour nos trois ans, après une journée romantique passée avec elle sur une péniche. Résultat des courses et ironie du sort, ce cadeau, ce souvenir d’une journée parfaite s’est transformé en messager de haine.

Lukas


Quel bric-à-brac – j’adore ! Pour une fois, Mady est de bonne humeur. C’est elle qui m’a entraîné dans la caverne d’Ali Baba. Elle furète, elle flaire, fouille, explore, sous l’œil amusé du type, qui doit avoir l’habitude. Il a une bonne tête, je trouve, il me fait un clin d’œil complice, un petit sourire, c’est tout. C’est suffisant. Ça me remplit de joie. Tout à coup, je suis pris de doutes. Est-ce que j’ai raison de vouloir quitter Mady ? On a des moments merveilleux, ensemble, les moments où on se laisse surprendre, où on sort des sentiers battus, où on quitte nos oripeaux, nos habitudes. Bas les masques !
Mady est la seule avec qui je puisse me payer ces instants de folie douce. Si je n’avais pas ça, je ne sais pas ce que je ferais. Trop de pression, trop d’obligations. Mais ces moments-là, je les paie au prix fort. Et je suis fatigué. Fatigué d’être toujours sur le qui-vive, de ne jamais savoir sur quel pied danser. Mady ne sait pas que j’ai décidé de la quitter. L’idée de le lui dire… J’ai envie de prendre mes jambes à mon cou. J’aimerais être plus courageux.
Je la regarde et, même après toutes ces années, je retrouve mon émerveillement du début. Elle a quelque chose qui m’a toujours troublé jusqu’au fond de l’âme, une sorte de… je ne sais pas. Elle est là, absolument là. Je la regarde et, soudain, je comprends : ce moment de grâce que je suis en train de vivre en l’observant, ce moment de grâce m’est donné comme un ultime cadeau.

Une console de jeu, un CD de NTM. Voilà ce que je trouve en rentrant. Je dois avoir l’air un peu surpris. Mady est assise par terre, elle me regarde. Sans rien dire.
Tout à coup, je me sens horriblement mal. Ça ne lui ressemble pas. Ce silence. J’ai l’impression d’être sur le banc des accusés. Elle me signifie quelque chose, mais elle ne se donne même pas la peine de parler. À moi de comprendre. Quoi donc ? En sommes-nous arrivés là ? À cet état d’hostilité muette ? Avons-nous mérité ça ?
Une console de jeu, un CD de NTM. Ça ne m’a jamais intéressé. Qu’est-ce que je dois comprendre ? Et soudain… soudain, la rage. Mais à quoi jouons-nous ? Me soumettre à ce petit jeu, essayer de deviner, interroger, quémander ? Certainement pas. Quelque chose se casse, définitivement. Mady et moi. Plus de Mady. Plus de Mady.


image ©Manon

Évidemment. Le bric-à-brac. Notre caverne d’Ali Baba.
Elle est là, regarde, s’approche, recule. Chez tout autre qu’elle, ce serait du chiqué, de la pose. Mais elle adore ça, ça se voit. Elle adore ces univers qui viennent à elle, qui la bousculent et la déconcertent, qui lui plaisent ou lui déplaisent – peu importe. Ce qui compte, c’est ce choc de l’inconnu, l’aventure délirante de la surprise. Elle n’a pas changé. Moi, oui. Je la revois telle qu’elle était, mais je la vois autrement. Pour la première fois, elle ne me fait pas peur. Je suis à sa hauteur, à hauteur d’yeux. Elle a dû sentir quelque chose, car elle se retourne. Et me voit. Qui la regarde. Et c’est assez pour savoir que nous sommes en train de nous rencontrer.

Corinna Gepner

26 avril 2016
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