Marlène & Fabien Humbert

Contributions croisées, textes et photos, à l’atelier Instagram de Patrick Goujon, en résidence à la SGDL

Assise sur cette chaise assez bancale, mamie pose ce grand livre sur la table. Étouffée par un nuage de poussière, elle souffle un grand coup quand soudain mon petit frère se met à éternuer. Sûrement cette petite boule grise qui a atterri sur le bout de son nez, ce qui nous fait bien rire. La première page est vide. Elle tourne la deuxième, juste une phrase qui nous ordonne de passer au milieu du livre. Pas de couleurs, juste trois dessins qui se ressemblent, mais elle nous dit de bien regarder. Je lui décris ce que je vois, pas grand-chose à vrai dire, elle me dit de fixer, et à ce moment la magie du stylo apparaît. Nos yeux s’émerveillent quand la foule bouge, des hommes sur leurs chevaux se rapprochent, j’ai l’impression qu’ils nous regardent. Comment cela peut-il être possible ?
Par curiosité, Brice rapproche ses doigts et vise cet homme, il demande à mamie qui est ce personnage caché sous ce grand chapeau. Elle lui répond que c’est un secret. Pas n’importe lequel, mais celui de sa vie.

Il tombe. Après dix reprises, je n’ai plus de patience. Il fronce ses sourcils, il se met à pleurer. Cent mille questions se posent dans ma tête : ai-je été trop loin ? Ai-je dit une chose qu’il ne fallait pas ? Oh, et puis s’il pleure, c’est qu’il a ses raisons. Il me donne ce papier assez illisible… ce qui m’interpelle, ce n’est pas le nom de mes parents mais celui qui précède le prénom de mon petit frère. Il me dit : « Je te déteste. » Je n’ai pas le choix que de me retenir, je décide alors de le ramener à la maison. Tout change, je ne le reconnais pas, ses larmes coulent, il se rapproche de moi, sa gorge serrée, il arrive à peine à prononcer toutes ces insultes que j’arrive à peine à décrypter. C’est trop tard, il le sait.

Marlène


C’est pourtant pas bien compliqué. Tu trempes ta plume dans l’encrier et tu ombres les surfaces claires du dessin. Je l’ai fait cent fois. Je l’ai réussi quatre-vingt-dix-neuf fois et il fallait que je me plante aujourd’hui. L’encrage du rocher qui surplombe le ranch bave, si bien qu’on a l’impression qu’un torrent de boue s’est abattu sur son toi. Quant au cowboy, c’est son chapeau qui semble se liquéfier sur sa tête. Et Mika qui va arriver. Il faut que j’arrête de trembler. Respire, essuie les gouttes de sueur qui menacent de tomber sur la planche à dessin. Calme !
Soudain le voilà derrière moi, apparu tout d’un coup tel un elfe malicieux.
« Salut Manu, c’est toi qui a fait ce dessin ? »
Il est penché par-dessus mon épaule. Sa bouille d’enfant barrée d’un large sourire. Son regard scrute la planche, navigue entre les cases. Qu’est-ce que mon petit frère nourri aux jeux vidéo et aux Disney numériques va bien pouvoir penser de mon travail d’artisan, de mes ratures, de ma technique d’un autre âge ? Je n’ose le regarder alors que le silence s’éternise. Jusqu’à ce que le couperet tombe.
« Dis donc Manu c’est pas terrible. Tes personnages ne bougent pas et il n’y a pas de couleurs ! »
J’en étais sûr je me dis, le fossé entre les générations est trop grand. Le noble art de la bande dessinée ne survivra pas à la mienne.
 Puis il pose sa petite main sur mon épaule et me dit :
« Tu m’apprendras comment tu fais ? »
Sale gosse ! À chaque fois je me fais avoir…
 

« Vas-y Manu, n’aie pas peur. »
Vas-y, vas-y, il en a de bonne Mika.
Déjà que je ne sais même pas pourquoi j’ai accepté de m’embarquer dans cette galère. Enfin j’ai bien ma petite idée. Sans doute que les grands yeux bleus de sa copine Noémie n’y sont pas pour rien. A 18 ans on est majeur non ? Et de nos jours, qu’est-ce que vingt ans d’écart ?
« Allez Manu avance ! »
Bon quand il faut y aller, il faut y aller. Tout le monde te regarde mon vieux Manu. Spécialement Noémie. Donc il faut que j’y aille, pas le choix.
J’agrippe la main de Mika comme si ma vie en dépendait. C’est une main sûre qui me transmet de la force, de l’assurance. Il a bien grandi le « petit » Mika. C’est presque un homme. Perché sur cette corde tendue entre deux arbres à un mètre du sol, slack line comme ils disent, je me dis que les rôles sont inversés. A cet instant précis c’est lui le grand frère, et moi le petit. Lui le passeur de savoirs, le générateur d’expériences nouvelles. Je lève doucement mon pied gauche et le place devant le droit avec autant de précautions que si je marchais sur le service en porcelaine de grand-mère. Je tangue, le haut de mon corps se désarticule, va de gauche à droite, puis de bas en haut. Mais toujours la main de Mika me stabilise. Je prends confiance, l’équilibre se fait moins précaire et mes pas de plus en plus rapides sur la ligne. Alors que j’arrive à mi-chemin, Mika me dit « Allez je te lâche. »
« Quoi ? Mais il n’a jamais été question de ça ! »
Et pourtant sa main quitte bien la mienne. Le temps semble s’arrêter. Je navigue entre la panique totale et la confiance absolue. Mes bras s’écartent, mes pieds avancent tout seuls, et contre toute attente je poursuis mon chemin. Puis tout se met à vibrer. Quelqu’un a touché la ligne, la fait bouger dans tous les sens. Mon regard qui était fixé sur le tronc de l’arbre en face se retrouve braqué vers sa cime. Une douleur atroce part du coccyx, parcourt ma moelle épinière et déboule dans mon cerveau.
Mika, la main toujours sur la ligne se marre en badinant avec Noémie.
Sale gosse ! À chaque fois je me fais avoir…
 


image ©Fanny

« Les parents vont être contents de te revoir. »
« Ne dis pas les parents Mika, dis mes parents. »
« Oui, je sais. Marie-Line n’est pas ta mère, mais c’est la mienne et elle te considère comme ton fils. »
« On n’a que sept ans d’écart Mika, biologiquement c’est impossible. »
« N’empêche qu’on a le même père, on est de la même famille. »
Je regarde le paysage défiler à travers le pare-brise. La dernière fois que je suis venu, les champs étaient grillés par le soleil. Aujourd’hui ils sont d’un blanc immaculé.
« Tu en es où avec la petite Noémie ? »
« Noémie ? C’est de l’histoire ancienne. Ma copine s’appelle Julie. On va s’installer ensemble. Je te la présenterai. Et toi tu as quelqu’un ? »
Je baisse les yeux et murmure « non ».
« Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un comme toi ne trouve pas une fille. Tu es talentueux, tes bande-dessinées se vendent comme des petits pains… Bon ok tu es vieux, mais pas trop décati… »
Je n’en reviens pas, on a vingt ans d’écart et c’est lui qui me fait la morale. On dirait notre père. D’ailleurs il prend le même air sérieux et concerné lorsqu’il conduit.
Mika engage la voiture dans l’allée qui mène au pavillon où vivent Marie-Line et notre père. J’ai l’impression de rentrer chez moi.
« Tu as raison Mika, nous sommes une famille. »

Fabien Humbert

26 avril 2016
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