« Tricheuse ! T’as oublié de dire Uno ! »

L’appartement est exigu mais il y a tout de même une petite mezzanine qui donne l’impression de ne pas avoir de plafond. Les murs sont râpeux mais recouverts de couleurs chaudes. On entend les cigales. Âge : 9 ans.
J’étouffe. La chaleur est écrasante et mon tee-shirt me colle, mes sandales me glissent des pieds. Des gouttes de sueur perlent le long de mes tempes. Je me transforme en éponge, c’est désagréable. L’air conditionné est en panne. Je ne peux même pas fuir à l’extérieur pour espérer trouver un minimum de fraîcheur puisque je ne suis pas seule. Nous sommes assises en tailleur l’une en face de l’autre. Il y a des regards furtivement échangés, des sourires en coin, provocateurs, et de petits ricanements qui s’échappent de nos bouches. J’ai les doigts qui tremblent, à vue de nez je dirais qu’elle aussi. Aucune de nous ne bouge. Ce suspense faussement silencieux nous amuse beaucoup. Soudain, elle dépose sa dernière carte au milieu du paquet en souriant, narquoise. Je la dévisage, indignée, avant de hurler : « Tricheuse ! T’as oublié de dire Uno ! »

Laura

Elle marche devant à côté de Théo, et moi je les suis comme un basset asthmatique. Qu’est-ce qu’elle a besoin de se coller à lui en permanence, avec ses cheveux qui lui balaient l’épaule à chaque pas, sa main qui frôle la sienne ? Je déteste ses longues jambes élastiques, je déteste son petit cul moulé dans le short en jean que je lui ai prêté et qui lui va beaucoup mieux qu’à moi, je déteste son rire en cascade, je déteste qu’elle me vole mon cousin.
Ça devait être les plus belles vacances de ma vie avec Théo, sous le soleil de Crète, et c’est l’enfer. Je crève de chaud, j’ai les joues en feu, le visage dégoulinant, les cheveux collés pas la transpiration, et je vois tout sombre, à cause de cette foutue lumière qui écrase les couleurs.
Luna se tourne vers moi, le visage merveilleusement frais et hâlé.
- Ça te dit un Uno à la maison ?
J’ai dû faire une drôle de tête parce qu’elle ajoute :
- Tu sais jouer au moins ?
- Mais bien sûr, intervient Théo, tout le monde sait jouer au Uno.
Je n’ai jamais vu un jeu de Uno de ma vie mais mon cerveau ne répond plus, je hoche la tête en souriant bêtement. Et continue à les suivre en pilotage automatique.
La mezzanine de l’appartement des parents de Luna est un sauna, ça ne les dérange pas. Elle distribue des cartes sur lesquelles je distingue des couleurs et des formes mouvantes, elle rit en agitant ses cheveux et Théo rit aussi. Je transpire comme une vache. Elle pose une carte sur la table, puis c’est au tour de Théo. Je gonfle, je deviens énorme, je n’arrive plus à respirer, je m’empare d’une carte au hasard et j’entends Luna hurler :
- Tricheuse ! T’as oublié de dire Uno.
Ou quelque chose dans le genre, je ne sais pas… uno, dos, tres, j’ai juste le temps de me ruer vers la balustrade pour vomir.@)

Marie Sellier

11 mars 2016
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