François Durif | Ici repose


Ici repose. Depuis quand ? Depuis quand la formule « Ici repose » s’est-elle substituée à celle du « Ci-gît » ? Au début du siècle dernier, paraît-il. Puis, c’est au tour d’« Ici repose » de s’être effacé. Dorénavant, les familles se contentent du strict minimum comme de la stricte intimité. Strictement sont gravés prénom, nom, date de naissance, trait d’union, date de décès. Au moment d’établir le devis, le conseiller funéraire compte les lettres, les points, les traits, les chiffres, afin d’évaluer le coût de la gravure, c’est tant le caractère. Gravé à l’ancienne, en V, c’est plus cher, mais ça dure plus longtemps.

À ce titre-là, nous ne sommes pas des transformateurs de granit, nous ne sommes pas de simples fournisseurs, nous sommes réellement des porteurs d’émotion, sur les produits en granit que nous fournissons à nos clients, il y a toujours un supplément d’âme.

La dorure, si on peut s’en passer, on s’en passe, ça ira très bien comme ça. Personne ne vérifiera. Qui se déplace ? Qui lit encore ça ? Le diable ne gît plus dans les détails. Le diable, aujourd’hui, il n’a pas peur de s’afficher en plus gros caractères, en lettres découpées au laser, sur nos écrans, petits et grands, pierres et cristaux liquides. Un coup de sableuse, le tour est joué. Sur les réseaux dits sociaux croît chaque jour le nombre de morts. Combien de profils fantômes sur Facebook ? Combien de données sans nom, de branlées sans visage ? De queues dressées, de têtes coupées ? Et à chaque rentrée littéraire, le nombre de livres qui ont pour principal motif un deuil, des obsèques, un suicide, des morts passées inaperçues et j’en passe.

Ici remue. Il y a foule. S’il y a foule remuante à la surface, il y a foule tout aussi remuante au-dedans. Les morts seront toujours plus nombreux que les vivants. On ne peut pas continuer à faire comme si nous ne le sentions pas confusément. S’il est possible d’accélérer le temps de destruction des corps, on ne peut éluder le nombre de morts qui ne cesse de croître année après année. 606 000 décès en France en 2017, contre 594 000 en 2015. La mort, ça fait les comptes ronds. Avec ou sans cérémonie. Quant aux vivants, ils se débrouillent comme ils peuvent. On ne va tout de même pas leur donner une semaine de congé pour réaliser que leur proche est mort. Le travail s’accomplit en sourdine. La discrétion est appréciée. Une pluie de merci. Des applaudissements à l’issue de la cérémonie. Il n’y a pas qu’une façon de rendre hommage. Si on leur rend cet espace, les familles ne manquent pas d’imagination. Pour tarir leurs larmes, s’il le faut, on a recours à la chimie. Ici, on meurt. Là, on s’occupe de tout. La vie sera toujours plus vaste que nos existences respectives. Si l’on se fie aux statistiques, les métiers du funéraire sont des métiers d’avenir. La pile de cédés sur la table. La pile de dossiers. Chemises couleurs froides pour les inhumations. Chemises couleurs chaudes pour les crémations.

Pour conserver vos documents, détruisez-les.

La dame du bilan de compétences, elle devait avoir ces chiffres en tête quand elle m’a fait part de son intuition à mon égard : Est-ce que vous seriez intéressé de travailler dans les pompes funèbres ? Après coup, j’ai repassé le film, j’en ai fait toute une histoire, comme si tout me poussait à œuvrer dans ce goulot d’étranglement. Quand dire c’est faire. Et quand le monde funéraire s’est ouvert à moi, L’Autre Rive, c’est comme si c’était déjà écrit. Suis tombé dans le panneau, c’est tout.

13 novembre 2019
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