François Durif | Tout ça

à partir du moment où la soupape chuchote
Quand je suis artiste, rien ne me justifie. Où je suis, où j’agis, c’est à moi de le décider. Personne ne m’attend, personne n’a besoin de moi. Très vite, je peux avoir le sentiment que ça tourne à vide. Le plus douloureux, c’est d’accepter les longues périodes de jachère. Le plus souvent, je suis mon propre commanditaire, difficile à satisfaire. C’est quand je ne sais pas ce que je fais que je tire de moi le meilleur. Quand je ne suis pas maître. C’est dans ces rares moments que l’on peut dire ce moi : Tiens, celui-là, c’est un artiste, suffisamment travaillé de l’intérieur, il serait bien incapable de s’adapter à un autre milieu, de faire ce qu’on lui demande. Ce qu’il faut pas entendre. Ils n’entendent pas les pleurs à l’intérieur. Ils ne voient que les angles à l’extérieur.

Quand je suis croquemort, je sais ce qu’on attend de moi, je me conforme à l’image que l’on se fait de moi, je fais ce que je dis et je dis ce que je fais en amont des opérations funéraires que je coordonne. Je reste à ma place. C’est ce que les familles apprécient. Je sais où est ma place. Finalement, ça me repose. J’ai pas à me justifier. Je gagne à me faire discret. J’apprends l’art de la discrétion. Dans ce métier, la discrétion est une qualité très appréciée. Le plus souvent, les familles vous remercient pour votre discrétion. Une fois qu’on a pris le pli, ce n’est pas si difficile de respecter cet écart. Il est des moments où l’on travaille dans l’infra mince, cela exige de travailler sa sensibilité, de savoir l’ouvrir au bon moment, de la refermer dans l’instant qui suit. Il suffit de ne pas faire trop ronfler la machine, d’être un peu en sous-régime, et à la fin de la cérémonie, on s’entend dire : C’était parfait. Si les prestations ont correspondu à leurs attentes, les familles savent vous dire merci. Vous rentrez chez vous le soir content : content de faire ce métier, un métier qui a du sens, un métier où l’on ne fait pas semblant, un métier où l’on sauve les apparences. Oui, dans ce métier, faut faire attention à sa mise, à son pas, à son débit, à ses moments d’absence. Et le bizarre, dans cette histoire, c’est que je me sois jamais senti autant artiste que dans cet habit de croquemort, comme ça, sans rien faire, sans avoir à forcer le trait ou à revendiquer quoi que ce soit. À cet endroit, je pouvais exercer ma sensibilité comme je l’entendais, incognito. Le plus important, dans ce métier plus que dans tout autre, c’est de ne pas se regarder le vivre, c’est d’adhérer tout entier à ce que l’on fait, de ne pas rechigner aux tâches les plus ingrates ou rébarbatives. La paperasse, quand on sait pour qui, pour quoi on la fait, eh bien, ça passe, je m’en acquittais pas plus mal qu’un autre. J’y passais peut-être un peu plus de temps que ma collègue qui avait de l’ancienneté dans le métier. Faut dire aussi que je suis consciencieux, ça, la dame du bilan de compétences, elle l’avait tout de suite détecté, quand elle m’a vu arriver avec mes classeurs dans mon sac à dos, mes chemises de couleur, mes papiers découpés, avec consignées à la main les valeurs auxquelles je tenais, les qualités que je pouvais m’attribuer. Pour me sentir légitime là où je suis, il m’a donc fallu endosser cet habit et me laisser traverser par les événements, le moteur principal étant la confiance que chacune des familles que je recevais m’accordait. Confiance à regagner à chaque fois. Les jours où je fanfaronnais, il m’arrivait toujours une tuile au prochain convoi. C’est un métier qui vous remet à votre place, vous apprend l’humilité. Plus près de toi, Seigneur. On ne voit bien qu’avec son cœur. Une jolie vache dans une peau de fleur.

C’est à ce moment-là que la question me tombe dessus : Mais alors, si c’était si bien que ça, pourquoi t’es parti ? Pourquoi t’as quitté L’Autre Rive ? T’avais l’air trop fait pour ça. C’est dommage. À t’écouter, ça me donnait presque envie de mourir, je t’aurais confié mes obsèques les yeux fermés. Maintenant, je peux vous le dire : Je n’aurais jamais dû arrêter. Déjà, à l’époque de cette soudaine conversion, j’avais compris qu’en tant qu’artiste, c’était mort. J’étais grillé. N’avais pas su me débrouiller. Alors qu’à L’Autre Rive, les gens m’aimaient. Je me sentais comme protégé. C’est le meilleur traitement que j’ai trouvé pour résorber mes névroses. En quelques mois, j’ai eu le sentiment de me redresser. Dès que j’ai arrêté, il ne m’est arrivé que des merdes. L’espace s’est rétréci autour de moi. Je me suis senti mauvais. Oui, mauvais. Pas envie de s’éterniser. Envie d’écourter, de refermer les robinets. Elle est où, la sortie ? À chacun sa porte, son gardien. Devant la loi. Du temps devant soi. Tout dépend comment on l’emploie. Il est des moments où l’on ne sait plus très bien quoi – quoi faire de soi. Difficile liberté. On préfère se dérober à ce qu’elle exige de soi, avoir une vie réglée de salarié dans une agence de pompes funèbres et faire son métier sans broncher. Comme ça, le temps passe plus vite. On ne se voit pas vieillir. Comme ça, on est sûr de ne pas faire de vieux os, d’autant plus qu’on sait déjà ce qu’ils en font au créma. Ils les broient. Ça ne prend pas beaucoup de temps, ça ne prend pas beaucoup de place. De réduire un corps en cendres, ils savent faire. Qu’on accélère le processus de destruction, ça arrange tout le monde. Ça pollue, mais on s’en fout. Avec toute cette chimie dans notre corps. Ils n’ont qu’à changer les filtres plus souvent.

Dans quel état ça te met d’écrire ? T’aimes ça ? Tu crois que tu vas réussir à te faire passer pour un écrivain dans cet habit de croquemort ? Tu crois que tu vas donner à manger au croquemort dans l’habit de l’écrivain ? Et ton angoisse de mort, tu la mets où ? Et toutes les ordures que tu produis chaque jour ? Et les mauvaises odeurs, et les sentiments mauvais, toute cette mocheté ? Tout ça, ça partira avec le bateau !

19 décembre 2019
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