Ici nul souffle n’est à l’abri

© Laurent Méliz

Haïti : « Nul souffle n’est à l’abri  »

Vous savez Messieurs, je n’ai jamais cessé de compter depuis que je suis né. Et je compte foutrement bien. Je loupe pas.
Surtout quand cinq à dix de ces cadavres sans pantalon qui baignent dans leur sang sont tes voisins ou tes potes. Je ne mens pas, Messieurs. Je compte bien. Parfois ils sont trente, quarante. Tiens, par exemple, hier après-midi, ils étaient vingt-et-trois. Mais pas juxtaposés. Un peu éparpillés. C’est la stricte vérité. Devant le Père Éternel, depuis que je suis né, mes yeux n’ont jamais cessé de compter les cadavres. Et bientôt quelqu’un d’autre me comptera dans le lot.
C’est ainsi que va ma République-charogne, Messieurs !
Chez moi Messieurs, Dames, La société, nul souffle n’est à l’abri des canons qui coulent à larges vagues, pas même Dieu. Par grappes, coule le sang chaud sur le trottoir déjà anémié, lieu où se croisent des rêves inachevés.
C’est la réalité amère de ma république-savane.
Mais qu’on le veuille ou non, nos visas, on a que ça pour déjouer les calibres. Nos rêves ne suffisent plus. La ville pue la gâchette.


Benoit D’Afrique
Maison des Jardies, Sèvres

14 juillet 2021
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