La carne de bord > Morceaux choisis _ 3

MORCEAU 3
31 MARS — FOND DE GAMELLE

Impression depuis treize mois de ne plus avoir de temporalité > ni ligne, ni cercle, ni spirale.
Je colle au fond de ma vie.
Et si l’idée du temps existe toujours, elle me (nous ?) réduit.
…il y a quelque chose de cramé au royaume quotidien. Quand je racle mes pensées, les stries au fond de mon cerveau-gamelle dessinent de drôles de prédictions.
(brusquement > Si c’est un homme de Primo Levi et Clausner qui avait gravé « NE PAS CHERCHER A COMPRENDRE » au fond de sa gamelle)


1ER AVRIL — DANS L’OS
[Blague collective  : Les annonces du président Emmanuel Macron sur de nouvelles restrictions contre le Covid-19 ont été suivies mercredi soir par un total de 30,8 millions de téléspectateurs, toutes chaînes confondues, soit une part d’audience (PDA) globale de 90,7%, selon des données communiquées à l’AFP par Médiamétrie jeudi.]


Prépare le fichier des élèves du lycée Voillaume pour le recueil de la Maison de la Poésie.
Certains textes (les premiers, autour de l’intro de la bestiole de Kafka) n’ont pas du tout eu la possibilité d’être repris, ils remuent sous mes yeux, je vois ce qui y vit, ne sais guère comment les aider à se glisser dans le recueil sans bistouri et donc sans malmener leurs auteurs.
Sans les trahir (en les travestissant d’une langue à la Blanquer).
...
Encore une fois, l’atelier a été brutalement interrompu par les mesures sanitaires et encore une fois, dans le naufrage, on sauve-qui-peut : on prépare le recueil de fin d’année avec les quelques textes qui n’ont pas coulé.
L’un d’eux évoque une étrange fatigue, mais pas celle du matin quand tu vas au lycée — je souris en la relisant, j’aime énormément cette précision.
On garde/fabrique des traces comme si le présent tout entier était devenu un musée.



…je ne sais pas si je reverrai mes lycéens.
Bien souvent, les enseignants avec lesquels j’ai travaillé m’ont parlé du problème de l’absentéisme, la bête noire de l’absentéisme > plus besoin de s’en inquiéter, on est passé au stade de la disparition.
Lorsqu’un atelier s’achève, qu’on est allé au bout d’un chemin, d’un temps qui s’est décliné, métamorphosé, enrichi et parfois s’est même fait oublier, alors et seulement alors s’effectue une séparation, lorsque l’on a vécu et partagé une expérience ensemble > ce n’est absolument pas la même chose.


Nous sommes séparés les un.e.s des autres avant même d’avoir vécu ensemble.


Tension/usure covidienne/perte de sens. Faire du son que personne n’entend, des films que personne ne voit. Travailler sans partage.
Mon R. s’endort sous une couette de déprime. Fin de 1er avril, début de nuit à la Brautigan

où ton corps se termine
et où mon corps commence.
Des poissons nagent entre nos côtes
et des mouettes crient comme des miroirs
après notre sang.

> Le port in Il pleut en amour.


4/5 AVRIL — AU VERT
Escapade inespérée, invitation miraculeuse.
Une culotte, un pyjama et deux bouquins dans le sac, 50 mn de RER et on déboule à Bussy-Saint-Georges chez Nicole-la-marraine-de-Nico
> Guigui et lui sont au jardin, ça désherbe, ça taille. Derrière le muret qui entoure la propriété, des arbres fraîchement réveillés de leur hiver grattent les reins du ciel.
Brouette, sécateur, râteau > je retrouve spontanément des gestes de terrienne/le plaisir qui va avec.

J de Jardin.
Ma quatrième chronique.
...
Les végétaux la nuit. L’exhalaison de l’acide carbonique par la fonction chlorophylienne, comme un soupir de satisfaction qui durerait des heures, comme lorsque la plus basse corde des instruments à cordes, la plus relâchée possible, vibre à la limite de la musique, du son pur, et du silence
Jean-Paul Barbe. Histoires de jardins (Perspectives littéraires). Presses Universitaires de France.

Promenade avec R. sur des sentiers noueux. Croisé parents, enfants, des alliances plus ou moins amoureuses, arrêté aussitôt que démarré une petite étude autour des noms de chiens (Tyson, Eddy, Miki, Saucisse).
Pause clope près d’un arbre mort ressuscité licorne.
Dimanche de Pâques : ressusciter > suscitare « lever, éveiller », fr. susciter
Sentiment d’être DU et non DANS le monde comme le dit D. Haraway.


@sara — Je sais qu’avant lui, le jardin, O d’Ogresse se dresse, je n’oublie pas ! ;)




6 AVRIL — DANS L’ŒUF
J’avais réaménagé fin mars mon « nid » sous le toit d’Anis Gras. Rangement, tri, accrochage de bâches de protection propres sur le mur et le sol.
Tyrannie du bonheur, management intime : — bouge-toi, sors de chez toi, retourne à l’atelier ! Dans l’Happycratie, la réussite, l’épanouissement ne dépendent que de soi.
« Chose fondamentale, le néo-libéralisme doit être compris comme une philosophie sociale individualiste focalisée pour l’essentiel sur le moi de l’individu, et dont le postulat anthropologique principal peut être résumé, selon Nicole Aschoff, en une phrase : « Nous sommes tous des acteurs indépendants, autonomes, se rencontrant sur le marché, façonnant seuls leur destin et, ce faisant, façonnant la société. » The new prophets of capitalism – Verso – 2015
...
« Si le bonheur est devenu capital dans nos sociétés néolibérales, c’est notamment, nous semble-t-il, parce qu’il est inextricablement associé aux valeurs individualistes – valeurs à l’aune desquelles le moi individuel est envisagé comme une sorte d’instance suprême, et les groupes et sociétés comme des agrégats de volontés autonomes et séparées. »
Happycratie - Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle sur nos vies. Edgar Cabanas et Eva Illouz, Édition Premier Parallèle 2018

Petit soldat de l’autoconviction, je suis donc prête à retourner peindre, à affronter mes empêchements. Mon sac est prêt. J’enfile mon manteau. Embrasse mon chat.
Et puis voilà :

Je fais tomber le manteau. Fous mon sac dans un coin. Mon chat esquive une nouvelle embrassade. Je pense bas — si bas que ça sent la bile.
Et puis voilà.

L’ART EST CE QUI REND LA VIE PLUS INTÉRESSANTE QUE L’ART.

Un élan tué dan l’œuf.

L’ART EST CE QUI REND LA VIE PLUS INTÉRESSANTE QUE L’ART.

Parfois, je lui écris un poème.

L’ART EST CE QUI REND LA VIE PLUS INTÉRESSANTE QUE L’ART.

Un poème qui parle comme ça.



8 AVRIL — A DEGLUTIR
Avaler/absorber/ingurgiter/ingérer.

J’en raye un pour l’instant. Absorbe, c’est la langue des pores. La peau d’encre.
Ce vide qui n’est que plein.



Les trois autres sont des conduits. On entend la tuyauterie, les remous de bouche, la descente œsophage. La langue avale la langue. Langue truffée. Langue héritière. Langue legs. Succession. Succéder mais sans suivre, est-ce possible ? Langue conditionnée. Langue moulée. Gavée ras bord. Langue tourne à vide — à vide, avide. Tourne son vide. Langue tourne / comme le lait. Le lait des morts. Ferment des origines.
Alors O d’Ogresse.
Flash back > août 2020.
Je connais la demeure de l’Ogresse. Ne suis pas sûre de l’exactitude du chemin qui mène à elle. Je suis un crabe, bestiole rafistolée > le zigzag me rassure.
Après l’accalmie rayonnante des deux mois précédents, mon début août boite dans son bleu fixe. Je suis fatiguée.

—  Tu te reposeras quand tu seras morte, disait le Père.
—  Arrête de t’écouter, disait la Mère.

Mon R. n’a qu’une semaine de libre fin août. Alors en attendant, je tourne dans l’ombre de l’Ogresse. J’hésite entre elle et Zombie.
Dévoration vs Décomposition.
J’avale leurs arguments, renifle leurs références.
Le salon de Goya, ses peintures noires, l’effroi de Saturne bouffant ses enfants / La nuit de Romero et la Fabrica de Vésale. [1]

L’ogre comme écorcheur prototypique, mythologique ou bien le zombie comme motif de l’écorché systémique.

Et puis
Ogresse, reine du catch aux reins ceinturés cuivre, l’emporte sur la pauvre chose ni morte ni vivante.
La Mère une fois de plus envoie le Père au tapis.




Je sais que c’est elle, la troisième chronique, dès qu’elle s’inscrit dans mon carnet. Je la tiens tout autant qu’elle m’étreint.
OGRESSE.
Il n’y a pas de petit David victorieux dans mon histoire.
Pas de happy end à la Petit Poucet.
Ventre d’Ogresse triomphe comme une décharge à ciel ouvert.
Gabrielle Wittkop — sa Marchande d’enfants — me saute à la gueule.
Je retourne chercher l’extrait, dès la première lettre du livre, où se listent les noms donnés aux gosses par la maquerelle Marguerite Paradis :

Verte-et-Bleue,
Cul mâché,
Martyrette et Guenillette,
Dorentin l’aveuglé, Lune rouge,
Sanguillon, Larmillon et Foutrillon,
Neige mouchetée,
Prince-des-Pleurs,
L’Enfant-Jésus,
Déchirure,
L’Empourprée,
Couronne-de-Douleur,
Tremblette,
Pâle Soyeuse,
Hurlante


@sara — Je te laisse le loisir de parcourir ce texte non du scandale mais de « l’inadmissible ».

Je prends ce « nommer » de maquerelle pour réveiller celui du maternel, ce sera l’épicentre de ma dévoration. L’Ogresse pouvait alors se déployer.



Je regrette par moments de n’être pas « languée » d’ailleurs.
De la patrie de Nabil Farès, l’Algérie, où l’Ogresse existe pleinement, elle n’est pas « la femme de » comme en occident. Bien sûr, elle est figure des contes, arpenteuse des territoires de l’oralité. Passeuse de bouche à oreille. Elle est ambiguë, maléfique et bénéfique. Mais elle est un manifeste autant qu’elle se manifeste. Présente et absente. Présence des disparu.e.s.
Mémoire, fiction et réalité, elle est le défouissement de l’amour comme de l’horreur. Chez Farès, elle est le nom obscur.

« ....... L’Ogresse ? Oui... Je suis là... Tout près... Très près... Au-dessous et au-dessus du monde...Je.... Voyage. (...) Longtemps... Bien longtemps... Plusieurs siècles... (...)Trois ou quatre millénaires... (...)...Oui... Je suis là... /... à l’origine des mots... : à l’origine de la formulation des mots... / ... à l’origine de la signification des mots... / ... (...) à l’origine de la création langagière.../...Oui.../...l’origine de la création populaire... /... à l’origine de l’imagination populaire.../...de la sémantique populaire... /... de l’univers des formes populaires... (...) MOI...L’Ogresse de l’origine...Celle qui dévore toutes les interdictions.../... Celle qui exige toutes les permissions.../...Qui condamne la peur... (...) Qui anime l’intelligence... (L’intelligence populaire).../...Qui crée l’intelligence populaire.../Oui. Moi... L’Ogresse d’origine...L’Ogresse aux noms multiples.../...aux jeux multiples.../...aux apparences multiples.../ (...) ... Oui C’est bien Moi/Venue pour Toi/L’Ogresse/ Mqides/Brandy Fax /C’est moi qui/ ».

(Le Champ des Oliviers, Nabil Farès, pp. 27-32)

Ma mère baptisait, excommuniait, rebaptisait à un rythme qu’aucun vent ne pouvait suivre. Blessée, rongée par le regret de n’avoir pu « aller plus loin », sa langue était son œil, elle pénétrait le moindre pli de nos corps, investissait le moindre recoin de nos âmes. Elle ne nous parlait pas, elle nous mastiquait, nous déglutissait, nous recrachait. Nous ne savions plus si elle était en nous, si nous étions en elle. Elle était le seul imaginaire possible.
L’unique plaisir.

La mère a lâché sur terre cinq progénitures, trois mâles et deux femelles qu’elle débaptise et rebaptise à l’envi — Marchande d’enfants wittkopienne sans le cisèlement du style et le poison médicinal de Sade — on est tour à tour Marie salope ou couche-toi là, châtelain, Riquet à la houppe, bébé Cadum, princesse, petit prodige ou gueule d’apache, trésor et prunelle, petit Jésus, le bâton/la canne de vieillesse ou l’ ingrate
alors
pris et ferré dans les filets du « on »
on ravale sa rage,
on la mâche jusqu’à ce qu’elle fonde totalement dans la moelle. Pas de mouvement d’humeur, pas de bile, pas de fiel, ça gâcherait le tendron. Faut être filet mignon, tendre génisse, gentil petit croupion.
Au jeu de la furcula, le petit os de cul de poulet qu’on casse en deux, pas la peine de faire un vœu, il ne se réalisera pas.
On est emmailloté.
Coincé.
La mère est le palais et la souveraine, la créature et le territoire, elle règne du four au sommier, surveille petit trône et bidet. Mère nourricière, du larynx au duodénum, on ne peut lui échapper.



Dans la culture inuite lorsque quelqu’un.e va mal, son entourage pense qu’iel a peut-être été mal nommé.e. Et donc ? Le/la chamane le/la renomme.


Ogresse n’est pas chamane.

Elle aurait pu être Shéhérazade.



Tout ce que j’écris va de l’avant, tente de fuir — texte volatile courant tête tranchée — un fantôme vorace. Est-ce que j’écrirai quelque chose de VIABLE en le laissant à jeun ? Ou quand j’aurais trouvé de quoi le rassasier ?


Écrire, c’est la vie des morts.
Leurs mouvements.
Leurs vies dans la nôtre.
On peut appeler ça la solitude.
Le silence.
C’est assez doux en fait.


10 AVRIL — SANS NOM
En 2013, ayant enfin quitté B. après quinze ans d’une autre forme de dévoration, un parasitisme de blessure, je ne savais littéralement plus comment je m’appelais. J’avais abandonné mon corps quelque part, vautré dans son plaisir inavouable de passivité.
J’étais partie
 [2]
A. M. 
sommation douloureuse à laquelle je ne correspondais pas, à laquelle je ne pouvais pas ne pas répondre. J’ai du mal à parler ailleurs que dans l’étriqué — comme d’autres ne jouissent que par l’étranglement. Si je ne resserre pas, si je ne me contrains pas, je crache des flots de bouillie, des grumeaux de moâ.
C’est cette même année que j’ai découvert Rêver l’obscur de Starhawk, et si cette femme m’a révélé bien des possibles à explorer [vivre avec sa peur, son obscurité, les transformer, penser la rage et la vulnérabilité, se re-situer dans une histoire commune et politique…] j’ai tristement échoué à me renommer moi-même. Je n’ai toujours pas osé réessayer depuis — me sens toujours, au plus profond, infestée. Parasitée.



@sara — Bien que tentant, le curetage n’est pas la solution. La CARNE croit encore à la transformation.

J’entends opter pour une attitude : je propose d’appréhender le monde, les gens, les créatures qui l’habitent comme sens principal et but de la Vie, de voir le monde, la terre et nos vies comme sacrés.
Dire que quelque chose est sacré signifie que nous le respectons, le chérissons, le valorisons pour son existence propre.

Rêver l’obscur, Starhawk, ed. Cambourakis
attitude > changer, travailler son attitude, l’un des enjeux, l’une des forces de l’imaginaire ?
− Spéc., PSYCHO-PHYSIOL. Position du corps guidée et contrôlée par la sensibilité posturale et orientée en vue de la perception et de l’action (d’apr. Lafon 1963).

25 mai 2021
T T+

[1A quoi le zombie rêve
dans son grand mole,
dans sa cité déserte ?
De chaleur et de fièvre ?
D’une nostalgie d’avenir
à portée de dents ?

la chair me manque
dit-elle
en mâchouillant sa peine

elle n’est pas carnassière
en tout cas
ni plus ni moins
qu’une gingivite
dans la bouche du temps

[2/ au fond / si loin dans
/ là où la langue
a
modifié sa langue
/ le son de ses lettres /
la couleur de ses mots /
n’est plus
ni voyelle ni consonne
/ soleil d’eau
/ n’est plus qu’un point
ou tout a été dit / réduit au silence
/ avec et pour
/ seule éloquence /
l’enfouissement