Moi c’est Talia - extrait

Extrait 1

TALIA : J’essaie de m’entraîner parce que la dame de la méditation va revenir. J’ai demandé si ça allait être noté et la prof a dit que non, sauf si on se remettait à faire n’importe quoi comme avant le conseil de classe.

Donc d’abord on devait respirer. Ça c’est bon, je l’ai fait.
Et puis ne penser à rien.

Silence.

Là c’est bon.

Silence.

Je ne pense à rien.

Silence.

Ben si tu penses à quelque chose. Tu viens de dire « je ne pense à rien », c’est une pensée ça. C’est pas rien.

Silence.

Bon…
Et si j’enlève la négation. Si je dis : je pense, à rien… Ha ! Ha !
Je pense à une chose et cette chose c’est : rien.
Là ça marche !

Silence.

Le problème c’est que je pense toujours à quelque chose, même si c’est rien.
Mais bon, penser à rien, c’est pas grand-chose.
C’est peut-être mieux que rien.
Enfin non justement, c’est peut-être mieux de penser à rien que de penser à quelque chose comme… la piscine par exemple. Haaan j’avais vraiment la honte au début avec ce nouveau maillot de bain. Il est fuchsia et je trouve que ça craint comme couleur. Mais mon père l’a acheté pour moi. Je lui ai bien dit que je n’avais pas l’intention de le mettre et il a répondu « eh oh, l’école c’est pas un défilé de mode hein ». Je me sentais gourde ! Et puis après j’ai réalisé que dans l’eau on ne voyait pas les maillots des autres. On voyait juste nos têtes qui dépassaient, alors c’était pas très grave.
Ok, là je suis plus du tout en train de ne penser à rien.
La dame avait dit que si ça arrivait il fallait juste noter à quoi on était en train de penser et se concentrer de nouveau sur notre respiration.

Donc là, j’ai pensé à la piscine et à mon nouveau maillot de bain.
Et maintenant… inspiiiiiiire, expiiiiire.

Silence.
On entend un bruit de porte au loin.

Ah ! C’est ma mère. Elle fait un métier méga cool. Elle est nez. Nez comme le nez quoi les narines tout ça. C’est le nom qu’on donne aux gens qui inventent des parfums. Sauf que ma mère, elle fait pas des parfums de… princesses-là qui… courent pieds nus sur des toits d’immeuble, comme on voit parfois dans des pubs à la télé. Ma mère fait des parfums en recomposant des odeurs de la vie (c’est ce qui est écrit sur sa carte de visite). Moi mon parfum, en ce moment parce que je change tout le temps, c’est elle qui l’a créé, il s’appelle : P2LN, ça veut dire : Page de Livre Neuf.
Vous voyez l’odeur des livres neufs ? Surtout les albums qu’on avait quand on était petit, avec des images.
Cette odeur-là.
Ben moi je sens ça.

Silence.

Donc là, j’ai pensé à ma mère et à mon parfum.
Et maintenant… inspiiiiiiire, expiiiiire.



Extrait 2

Taliabis est la voix intérieure de Talia

TALIA : Bon, écoute, je sais pas ce que tu cherches, si t’as décidé de me faire rater ma vie ou quoi, mais j’aimerais juste pouvoir me concentrer sans t’entendre en permanence chanter ou bavarder sur tout et n’importe quoi, pour dire des trucs vraiment pas intéressants en plus. C’est possible ça ?

TALIABIS : Ben moi j’aimerais bien que tu fasses un peu plus ce que je demande. Parce qu’à la maison ou avec Eva, ça va, mais dès qu’on est avec d’autres personnes au collège moi je m’ennuie. Tu deviens sérieuse là... Tu fais bien tout comme tout le monde pour bien avoir l’air normal... C’est d’un ennui…

TALIA : Tu crois que c’est facile ?

TALIABIS : Et toi tu crois que c’est facile d’être enfermée là-dedans, de ne rien pouvoir faire par moi-même ?

TALIA : On échange quand tu veux !

TALIABIS : Quand je veux ?

TALIA : Oui.

TALIABIS : C’est vrai ? On échange là, je peux prendre ta place ? Faire tout ce que je veux ?

TALIA : Vas-y.

Elles échangent de place. Taliabis regarde le public en écarquillant les yeux.

TALIABIS : Haaaaan c’est vraiment moi qu’on regarde ? On me voit là, directement ? Moi ? Directement ? Elle bouge, se déplace, constate qu’on la suit des yeux. Oh là là...

TALIA : Alors ?

TALIABIS : C’est vrai que c’est… Wow… C’est spécial. Elle continue de dévisager les gens. Silence.

TALIA : T’es là, tout le monde te voit. Tout le monde attend quelque chose de toi. Tout le monde t’attribue un rôle à jouer. Il y a des règles. Tu dois être à l’heure, tu dois te taire, tu dois parler, tu ne dois pas dormir, tu dois lever la main, tu dois attendre, tu dois t’assoir, tu dois écrire, tu dois manger, tu dois apprendre, tu dois calculer, tu ne dois pas manger, tu dois retenir, tu dois dormir, tu dois sourire, tu ne dois pas bouger. Tu dois comprendre ce que tu dois faire. Tu dois comprendre ce que les autres attendent de toi. Tu dois te conformer à leurs attentes et si tu refuses il y a des conséquences. Et au milieu de tout ça, si tu ne veux pas te perdre, tu dois continuer à écouter ta voix à l’intérieur, celle qui te dit qui tu es, qui tu es vraiment.

Taliabis regarde longuement le public, tétanisée. Long silence.

TALIA : Tu veux rester là ?

TALIABIS secoue la tête : Je te laisse gérer.

Extrait 3

Talia et Taliabis sont en pleine séance de méditation. On entend Jade, l’intervenante.

JADE : Je vais vous poser une question et vous allez répondre silencieusement, à l’intérieur de vous-mêmes, pour vous-mêmes.

TALIA : Cette fois je suis bien concentrée.

JADE : Quand je parle d’être conscient, je fais référence au premier sens du terme, c’est-à-dire être vivant et éveillé.

TALIA : « Être vivant et éveillé ».

JADE : Alors je vous pose la question, là maintenant, est-ce que vous êtes conscients ?

TALIA et TALIABIS : Oui.

JADE : Vous avez senti, cette voix à l’intérieur de vous qui dit oui avec tellement d’évidence ? Cette voix est là depuis que vous êtes nés et elle vous accompagnera toujours. Elle se trouve dans un espace plus profond que les bavardages mentaux et les émotions suscités par ce que vous vivez au quotidien. Cette voix, c’est la vie qui est en vous.

TALIABIS : Ouh là ça commence à devenir mystique son truc.

TALIA : Arrête, je crois que ça me fait du bien.

JADE : L’objectif de la méditation, c’est de vous connecter à cette voix-là. Quoi que vous viviez, même si vous êtes pris dans une tempête, il y a cette chose en vous qui a le pouvoir de rester calme. Vous n’êtes pas que vos émotions et votre quotidien. Vous êtes aussi cette voix qui répond oui à la question « est-ce que je suis conscient ou consciente ».

TALIABIS : Pffffff.

TALIA : Oui je suis cette voix, je sens cette voix. Est-ce que je suis consciente ?

TALIA et TALIABIS : Oui.

TALIA : Ça marche !

TALIABIS : C’est des salades.

TALIA se lève très doucement, va chercher du scotch : Je suis calme. Je suis connectée à cette voix calme en moi. Je n’écoute plus mes bavardages intérieurs.

Elle découpe un morceau de scotch, s’approche de Taliabis qui marmonne comme à son habitude, et le colle sur la bouche de Taliabis.
Celle-ci tente de parler et de crier malgré tout.

TALIA : Voilà. Je suis concentrée. Je n’entends rien d’autre que cette voix calme en moi.

TALIABIS : MMMMMMMHHHHPPPHHHHHH

JADE : Pour canaliser vos pensées et vos émotions, il ne faut pas les restreindre. Soyez doux avec elles et avec vous-mêmes. Laissez-leur de la place, beaucoup d’espace et positionnez-vous en surplomb. Regardez-les avec distance. Ne les laissez pas s’emparer de vous mais laissez-les exister.

Talia regarde Taliabis d’un air coupable.

JADE : Maintenant laissez courir vos pensées et détachez-vous d’elles.

Talia se lève et enlève le scotch de la bouche de Taliabis.

TALIA : Pardon.

Talia serre longuement Taliabis dans ses bras.

20 avril 2021
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