Rencontre avec Satoshi Ukai

À la galerie Aller Simple, le 23 janvier dernier, lors d’une réunion des membres du Groupe d’Entraide Mutuelle (GEM, coordonné par le Dr Philippe Lacroix), une rencontre a été organisée avec le critique et philosophe Satoshi UKAI, à l’occasion de son passage à Paris.
Professeur émérite à l’université Hitotsubashi, à Tokyo, spécialiste dans les domaines de la littérature et la pensée contemporaines françaises, de la culture post-coloniale, proche-orientale et maghrébine, Satoshi Ukai est traducteur de Jacques Derrida (Politiques de l’amitié, L’animal que donc je suis) et de Jean Genet (L’atelier d’Alberto Giacometti, Un Captif amoureux, « Quatre heures à Chatila », Rembrandt). Critique d’art, il a collaboré à la première monographie consacrée en français à l’artiste coréen Lee Ufan, « Qu’appelle-t-on rencontrer ? » (Actes Sud, 2013). Par l’intermédiaire de Satoshi Ukai, une exposition avait été envisagée, réunissant une sculpture de Lee Ufan et des œuvres de Leopoldo Novoa (artiste galicien auquel un hommage est actuellement consacré à la galerie Aller Simple), projet qui n’avait pas vu le jour.


Satoshi Ukai fait partie de la première génération d’intellectuels japonais à avoir dénoncé, dès les années 1980, le négationnisme des autorités de son pays comme des milieux ultraconservateurs et nationalistes (crimes coloniaux et crimes de guerre commis par l’armée impériale avant et pendant la Seconde Guerre mondiale). Écologiste de la première heure, il est engagé dans les mouvements antinucléaires, a fortiori après Fukushima (dénonçant la minimisation de la catastrophe et les manipulations médiatiques, le cynisme des enjeux politiques et économiques), aux côtés de Kolin Kobayashi (de l’association Écho-Échanges) et de Cécile Asanuma-Brice (sociologue et urbaniste, auteur de remarquables articles sur l’après Fukushima et de l’ouvrage Un siècle de banlieue japonaise - Au paroxysme de la société de consommation). Satoshi Ukai est aussi au membre actif des collectifs « Non merci aux désastres olympiques de Tokyo 2020 » et « Contre les JO radioactifs de Tokyo », groupes dont les revendications et les dénonciations trouvent un faible écho dans une ville qui s’apprête à accueillir, au cœur de la fournaise tokyoïte, les Jeux Olympiques de l’été prochain.

Parmi les articles de Satoshi Ukai publiés en français :
« Les conditions postcoloniales racontées aux petits Japonais », Dédale, n° 5-6, 1997.
« Modernité et colonialisme – l’exemple japonais », La Modernité après le post-moderne, Henri Meschonnic et Shiguehiko Hasumi (sous la direction), Maisonneuve & Larose, 2002.
« L’orient de l’aveugle », Cahier de l’Herne, 83, Derrida, 2004.
« L’avenir nommé Okinawa », Vacarme, n° 33, 2005.
« De “monstreux “comme si” – Pour une histoire du mensonge en politique au Japon », Lignes, n°47,2015.
« Mishima Yukio et les Jeux Olympiques de Tokyo en 1964 », site Ici et Ailleurs ; reprises du texte par Lundi Matin, « Fukushima, les nazis et les J.O. de Tokyo 2020 » [en ligne].


Discussions :
Les échanges ont porté, non pas sur le Japon d’antan, qui ne cesse de faire rêver, avec son lot de clichés, mais sur la situation telle qu’elle prévaut à l’heure actuelle et au regard de l’actualité française : Qu’en est-il du droit de grève au Japon ? La situation dans les prisons, dans le prolongement de l’épisode Carlos Gohsn, mais plus encore du sort de quiconque se retrouve derrière les barreaux ; les limites et les dérives du consumérisme nippon ; l’apolitisme de la majorité des Japonais et la recrudescence de l’extrême-droite, y compris au sommet de l’État.

Projection et débat :
Après un déjeuner, nous avions décidé de projeter un film d’Ozu Yasujirō, Bonjour, drôle et léger, notamment avec les scènes de pets (concours des enfants et performance d’un père qui « travaille dans une usine à gaz »), registre facétieux qui, nous a dit Satoshi Ukai, a fait l’objet d’une soutenance de thèse, dans son université… Bonjour (titre qui fait référence aux formules toutes faites que dénoncent les enfants), réalisé en 1959, soit plus de deux décennies après Gosses de Tokyo (film muet brièvement évoqué avant la projection – deux frères se révoltent contre leur père dont il ne supporte pas la soumission vis-à-vis de son patron) a été choisi pour son ancrage dans la réalité de l’époque et pour la mise en scène, tendre et malicieuse, d’un tournant de la société japonaise : la disparition en marche d’un monde traditionnel.
Cette fois, les deux frères (et Satoshi a rappelé qu’il est à peu près du même âge que le plus jeune des protagonistes) prennent au mot leur père qui leur ordonne « de la boucler » et entament une grève de la parole, afin d’obtenir un poste de télévision. Le père cédera, mais il ne cessera pas moins de s’interroger : la télévision n’est-elle « un facteur programmé d’imbécilité généralisée » ? Autre indice d’un changement et d’une américanisation de la société, l’apprentissage de l’anglais, encore fastidieux – ainsi le cadet des frères qui lance des « I love you  » à tout bout de champ. Plus subtil, et nécessitant le décryptage de Satoshi Ukai : le passage des trois attributs impériaux (le sabre, le miroir, le joyau), battus en brèche par la défaite et remplacés par les trois éléments convoités d’une société de consommation en devenir (la machine à laver, le frigidaire, et plus encore, la sacro-sainte télévision, laquelle menace, l’année même du tournage, des pans entiers de la production cinématographique japonaise). Michel Brylak, artiste peintre, membre du GEM aussi actif que dévoué, a immédiatement rapproché ce film à l’univers cinématographique de Jacques Tati – approche visuelle, musique guillerette, mélange de mélancolie et d’humour. Bien vu, pour qui venait découvrir, à l’occasion de cette projection, Ozu Yasujirō.

10 février 2020
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