Rida & Gérald Aubert

Contributions croisées, textes et photos, à l’atelier Instagram de Patrick Goujon, en résidence à la SGDL

Le néant, le chaos, voilà ce que je vois à chaque fois que je ferme les yeux.
Connais-tu la peur ? La véritable peur ? Moi, je ne la connais plus.
Chaque nuit, en bas dans mon hall, je me noie dans mon désespoir.
Mais on sait que dans le mot désespoir, il y a « espoir ». Seul dans mon imagination, je préfère rester ici que de me réveiller dans la cité. Constamment, je me retrouve posé sur ce crâne baignant dans une mare de sang.
Ouais, c’est comme ça que je vois la chose.
Tous ces yeux qui m’observent, comme si j’avais besoin d’attention.
Et je me mets à penser à tout et rien, aux cours, à mon frère, je me demande ce qu’il fera lorsqu’il aura l’âge que j’ai actuellement.
En vrai, je suis pas si mal ici, je regarde la lune en tirant sur mon joint.

Pour une fois que je prends la peine de sortir de la cité, je suis surpris des belles choses que la magie de Noël peut nous réserver. Accompagné de mademoiselle, charmante et charmée, je fais en sorte que la soirée se passe bien.
Ici, dans cette ruelle abjecte que j’emprunte, j’ai passé une bonne partie de ma jeunesse à attendre l’appel de mes clients. À cette époque, j’étais une personne crédule et superficielle. J’ai donné tant d’importance à l’argent que j’en ai oublié ma jeunesse. Tout ça est derrière moi, désormais je prends le temps de profiter des belles choses de la vie. Toujours accompagné de mademoiselle, il est temps de rentrer.
Comme d’habitude, j’emprunte le chemin de cette ruelle mais, cette fois-ci, je vois une silhouette familière. À vrai dire, je reconnais cette personne : c’est moi il y a trois ans de cela. Je fais vite le rapprochement avec mon frère.
Avant de m’expliquer avec lui, il doit s’expliquer avec mes poings.
Un mélange de colère et de culpabilité s’empare de moi. Il est comme moi, j’étais comme lui, pas besoin d’en rajouter. Je me suis fait seul, il sera bien obligé d’en faire de même. C’est peut-être le rôle du grand frère de lui expliquer les choses. Ce qui m’intéresse, c’est pas ses bêtises mais ce qu’il en fera. Donc je continue ma route, le cœur lourd, l’esprit forgé de mes principes.
J’essaie de faire abstraction de cet incident. Rentrons, hôtel cinq étoiles, madame est comblé, tout va bien.

Rida


J’ai deux frères et je crois que je les aime. En fait j’en suis persuadé. Surtout mon grand frère. Lui, je l’aime parce que je l’ai longtemps admiré. Mon autre frère c’est plus compliqué. Je l’aime parce que c’est normal. Parce que c’est bien. Parce qu’on aime son frère. C’est comme ça chez nous. On s’aime. Même quand c’est compliqué.
Mon grand frère me téléphone très souvent et demande de mes nouvelles. Mon petit frère, je ne lui téléphone jamais mais j’ai de ses nouvelles par ma mère. Ma mère aime ses trois enfants de la même façon. Elle nous le dit et nous n’avons aucune raison de mettre en doute sa parole. C’est comme ça chez nous.
Mon grand frère est instituteur à la retraite et mon petit frère est photographe. Comme je ne lui téléphone pas, il a pris l’habitude de m’envoyer régulièrement des photographies de sa vie. Elles ne sont pas légendées, pas datées, elles ne le représentent pas et elles n’ont aucun lien entres elles. Mais je suis toujours content de les regarder. Je crois que j’aime les photos de mon petit frère. Surtout celles qui montrent des crânes.
Et je les aime tout seul. Je n’en parle ni avec ma mère ni avec mon grand frère.

Les photos de mon petit frère sont toujours prises de jour. Sauf la dernière. Est-ce que ça veut dire quelque chose ? Je ne sais pas. Je suis inquiet. J’ai l’impression d’un changement, d’une rupture.
Mon petit frère est-il passé de la lumière au crépuscule par hasard ou y a-t-il un sens ? Un message ? Un appel ?
Il y a maintenant une semaine que je regarde cette photo.
C’est la première fois que je n’aime pas ce que je vois. Pourtant c’est une photo ordinaire, simple. Une ville la nuit c’est simple.
Voilà, je sais ce qui me trouble. C’est trop simple. Elle montre mais ne dit rien.
Elle est un cadre vide.
Mon petit frère est-il malade ? S’est-il lassé de moi et de mon amour ? Que lui ai-je fait ?
Il est dix heures du soir.
Ce que je vois de ma fenêtre ressemble étrangement à la photo de mon frère. Le même rien.
Alors je compose son numéro de téléphone.
Il décroche. Nous échangeons quelques mots. Je lui parle de la photo. Je lui dis mon trouble. Il m’écoute. Après un long moment il me dit :
– Une dernière photo c’est toujours la nuit, non ?


image ©Elody

Ça fait maintenant six mois que je ne reçois plus de photos de mon petit frère. C’est supportable mais ça m’ennuie.
J’ai l’impression d’être orphelin, mais de quoi ?
Mon grand frère trouve que je me pose trop de questions. Mais lui bien sûr c’est un sage, un frère aîné, rien ne lui manque jamais, c’est un roc.
J’ai interrogé ma mère. Elle m’assure qu’elle n’a remarqué aucun changement d’humeur chez son troisième enfant. Il semble très heureux. Et toujours très heureux d’avoir des frères.
Heureux, je veux bien. Alors pourquoi ne m’envoie-t-il plus ces putains de photos.
En fait, si, c’est insupportable.
Alors je décide d’agir.
Je retrouve un vieil appareil reflex dans un de mes tiroirs secrets.
Puisque mon frère m’abandonne, c’est moi qui vais lui donner de mes nouvelles.
Voici le premier cliché qu’il recevra. 
C’est la photo d’une porte. On ne sait pas si on vient de l’ouvrir ou si on va la fermer. On ne sait pas sur quoi est donne. C’est flou. Moi, je sais bien ce qu’est ce flou puisque j’ai pris la photo, mais je vais laisser mon frère le deviner. C’est mieux comme ça.
Ce qui compte, c’est la porte, non ?
Ça veut bien dire quelque chose ?
Dans un mois j’enverrai une autre photo.
Et puis on verra. Je verrai. On verra.

Gérald Aubert

26 avril 2016
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