« Tidiane, j’ai une copine ! »

Dakar. J’habitais dans une maison de deux étages, ma famille habitait au deuxième étage et moi j’habitais seul au premier. Cette maison se situe dans la capitale Dakaroise.
Je suis tranquillement chez moi en train de regarder la télévision avec mon petit frère Samba. Il est environ 21h. Mots après mots, en discutant, Samba me dit : « Tidiane, j’ai une copine ! »
Je lui demande : « C’est qui ? Astou ? »
Samba me répond « Oui » et me pose la question : « Comment tu le sais ? »
Je sais qu’il me parle tout le temps de la fille. Mon petit frère me dit qu’aujourd’hui la fille l’a embrassé sur la joue. Et moi je suis content pour lui.
 leur âge, ils ont un esprit d’adulte, j’avoue que ça m’étonne et suis content qu’il partage avec moi le sentiment d’amour qu’il ressent envers la fille bien que ça me fasse rire qu’à son âge il aime une fille.

Tidiane

Samba a un drôle de sourire. Il envoie balader son cartable au pied du canapé et s’écroule sur le fauteuil en vieux cuir déchiré sans me quitter du regard. Assis près de la télé, je lui tends une corne de gazelle qu’il ne prend pas. Qu’est-ce qu’il y a ? Il ne répond rien mais continue de me fixer avec les pupilles qui brillent comme deux canettes de coca. Je tourne la tête pour suivre le dernier clip d’Eminem à l’écran, mais je l’entends se racler la gorge plusieurs fois. Il sautille sur place et ses baskets bleu électrique frappent le tapis une deux une deux comme un set de batterie. Qu’est-ce qu’il y a, Samba ? Mon frangin ouvre la bouche puis la referme. Ses doigts vont et viennent sur ses lèvres, arrachant à chaque fois des petits bouts de peaux mortes. Il y a un souci ? Dehors, des enfants jouent avec des boites de conserves et je dois hausser le ton. Des voisines se sont assises sur une chaise à l’ombre d’un parapluie rayé et discutent avec les mains. Je m’apprête à changer de chaîne quand Samba cogne sa main contre sa poitrine. Il pointe un endroit quelque part au-dessus de ses côtes et me demande comment on sait que ça bat à l’intérieur. J’écarte de grands yeux. Tu veux savoir comment on sait qu’on est vivant ? Il pivote sa tête de gauche à droite et prend un air de premier de la classe. Si maman le voyait, elle viendrait aussitôt l’embrasser. C’est le petit dernier et il sait s’y prendre pour la faire fondre tout miel. Sa main quadrillée d’encre caresse son tee-shirt jaune. Il prend une grande respiration, un coup d’œil à droite un coup d’œil à gauche, et se redresse. Tidiane, il y a quelqu’un dans mon cœur. Quoi ? Tidiane, j’ai une copine. Elle s’appelle Safia. Elle habite près du snack et elle dessine super bien. Elle sait aussi marcher en équilibre sur les murs sans tomber. Plus tard, elle veut être gymnaste. J’éteins la télé et ferme la fenêtre. On va avoir chaud, mais tant pis. Samba a une copine. Pourvu que maman ne l’apprenne pas. Samba a une copine. Sinon, elle va vouloir inviter ses parents et bonjour la honte. Samba a une copine. Samba a neuf ans et une copine. Je me lève et pars à la cuisine me chercher un verre d’eau. A la réflexion, je prendrai bien une bière. Samba a une copine et moi, huit ans de plus au compteur, je n’en ai pas cherchez l’erreur. J’ouvre le frigidaire et attrape une bouteille. La porte grince tandis que Samba continue de décrire les charmes de la petite. Dehors, les enfants qui crient commencent à me taper sur les nerfs. Les voisines viennent de se trouver un nouveau sujet de conversation qui semble les réjouir. Je les entends glousser, applaudir, glousser encore et pourquoi ne cancanent-elle pas en silence ? Je repars au salon et vais m’asseoir tout près de Samba. Il faut que je lui dise quelque chose, un signe d’admiration, un encouragement, vas-y gamin, je ne sais pas moi. Vite. Je fixe la marque sur le bord du mur qui trace le temps qui passe et les tailles des différents enfants de la maison. La dernière mesure de Samba est presqu’effacée. Je me retourne vers lui en comprimant le pincement dans mon ventre. Bravo, gamin. Bienvenue dans la cour des grands.

Sandrine Roudeix

11 mars 2016
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