Atelier d’écriture 3

Atelier d’écriture 3

♣ À partir de chaque extrait du Courage des autres rédiger un texte aux caractéristiques semblables : 1) quand l’autre se sent une fallacieuse impunité 2) quand un sujet témoigne d’une fausse bravoure 3) quand un sujet parvient à déjouer une situation embrouillée avec astuce 4) quand un sujet surmonte avec aisance une menace bien réelle.

Le courage des autres, Hugo Boris, 2020

1) « Par manque de place, mon amie Wanda s’est assise dans le carré voisin du mien, en face d’un vieux Juif barbu qui porte un manteau noir et des papillotes. Un couple de Polonais dans la trentaine complète leur carré, côté vitre. Wanda ne m’écoute pas, l’attention accaparée par cet homme et cette femme. Ils parlent du Juif entre eux, ignorant qu’elle est elle-même polonaise, et que je parle un peu le polonais moi-même. Je ne comprends pas tout, Wanda me traduira plus tard leurs paroles avec exactitude, mais je perçois qu’elle est soufflée par ce qu’elle entend. L’homme et la femme conversent sur un ton banal et courtois, rien dans leur attitude ne laisserait imaginer de tels propos. La situation devient insupportable à Wanda, je vois ses lèvres qui commencent à murmurer d’indignation. Elle cueille le couple à froid en s’adressant directement à lui en polonais : Le Polonais, surpris, se met à insulter Wanda tandis que sa compagne essaie de le calmer. Agités, furieux, ils descendent à la station suivante, et le silence retombe aussitôt dans notre partie du wagon. Wanda baisse les yeux, se tourne ostensiblement vers moi pour éviter de croiser le regard du vieux. Un arrêt plus loin, nous nous levons pour descendre mais, de l’écrire, j’en ai encore le frisson, l’homme retient fermement le bras de Wanda et lui dit :  »

2) « Saint-Lazare. Un sac à dos gît par terre dans la rame du RER E. Les gens descendent, inquiets, se préviennent les uns les autres : — Attention, il y a un sac abandonné. Cette fois je ne change pas de wagon, je me dirige droit dessus. Il me paraît trop petit pour être véritablement dangereux. Je n’y connais rien mais je l’ouvre devant tout le monde avec la décontraction étudiée d’un démineur de la RATP, et j’y trouve une brosse à dents et une boîte de Canigou. »

3) « J’attends le RER B à Châtelet-les-Halles avec Cyril, le frère aîné d’un ami, quand nous remarquons quatre grands mecs qui en ont encerclé un autre tout seul qui se tenait un peu à l’écart sur le quai. On ne le voit presque plus, il a disparu au milieu. Ils sont en train de le dépouiller, c’est simple comme bonjour, on capte des gestes qui ne trompent pas, la main qui tâte le blouson, l’autre qui bouscule un peu. Il faut que je vous prévienne au sujet de Cyril : il est petit. Il fait bien une tête et demie de moins que chacun des quatre gars, mais il s’en fout, se dirige droit sur eux, déboule dans leur cercle en les ignorant complètement. Il n’a d’yeux que pour le jeune homme maltraité, s’exclame à son attention avec un large sourire : — Hé, Thomas ! Comment ça va ? Regard sidéré de Thomas qui ne s’appelle pas Thomas. « — Ça fait longtemps, qu’est-ce que tu deviens ? Le garçon accepte timidement la poignée de main que lui tend Cyril, répond du bout des lèvres, sans rien comprendre de ce qui lui arrive. Regards en biais des quatre types qui déchiffrent la situation inédite, pigent très bien que Cyril ne connaît pas plus Thomas qu’eux, mais le mec a une telle assurance, planté si fermement sur ses jambes à taper la discute, qu’ils saisissent l’essentiel, ils ont trouvé à qui parler. Et Cyril, lui, continue à jouer, il faut voir le plaisir qu’il y prend : — Tu vas où comme ça, mon pote ? Il ne s’interpose pas explicitement mais son message est décrypté sans effort, Thomas était seul, maintenant nous sommes deux. Vous pensiez pouvoir le faire chier tranquilles et lui vider son blouson, mais il faudra me passer sur le corps à moi aussi. Vous y arriverez peut-être mais ce sera plus long, plus fatigant, plus difficile, vous allez devoir donner des coups et en recevoir. La petite taille de Cyril n’entre plus en ligne de compte, c’est de l’histoire ancienne maintenant, tout le monde voit bien que c’est un « géant, avec de la marge, beaucoup de marge, un potentiel de violence ahurissant, à quoi ça tient ? À sa voix plus basse d’une octave, à son petit sourire brutal quand il écoute les réponses de Thomas, à son physique sec, son menton anguleux, sa calvitie naissante et autoritaire, à ce sang-froid, cet incroyable sang-froid qui m’écrase d’admiration. Parmi les quatre agresseurs, j’en vois un qui a un sourire en coin, genre pas dupe, et qui s’incline mentalement devant l’astuce de ce type qui vient de rappliquer, qui les brave avec suffisamment de doigté pour que tout le monde en reste là. Voilà que le cercle se brise et que les quatre mecs passent leur chemin comme s’ils venaient de trouver quelque chose de mieux à faire. Cyril revient vers moi sourire aux lèvres, l’air content. Nous sommes à plusieurs mètres sous terre, je jurerais que le soleil le cherche. »

4) « Au départ de la ligne 11, dans le carré voisin du mien, un homme d’une quarantaine d’années est assis côté couloir, les yeux penchés sur son smartphone. Sous la veste de son costard, la chemise laisse deviner la musculature fine d’une condition physique parfaite. Il ressemble à ce genre de cadre supérieur à la mâchoire carrée qu’on peut voir dans les publicités pour les rasoirs, les montres ou les crossovers. Son voisin, côté vitre, lui reproche de prendre ses aises. Je le distingue mal d’où je suis. Le ton monte très vite, au point qu’on se demande s’ils ne vont pas en venir aux mains de bon matin. Inquiète de cet incident de frontière, une femme assise à côté de moi se lève pour offrir sa place à l’homme en costume, espérant ainsi désamorcer le conflit. Passant instantanément à un registre doux et rassurant, il la remercie d’un geste sincère et embarrassé : — Vraiment, madame, il n’y a aucun problème. « Il le dit en levant la tête, souriant, le regard dégagé, alors qu’il est sur le point de se battre avec son voisin, qui continue de s’énerver tout seul. Le contraste est si fort entre les deux interactions, cet homme bien habillé dégage un tel calme, une telle assurance, son sourire est si sincère qu’il devient pour moi à cet instant l’incarnation même de la force. Je le contemple avec une admiration de petit garçon. Je voudrais être cet homme, lui ressembler dans la même situation. Il ne montre aucune peur de son voisin, se fait fort de rassurer cette dame avec beaucoup d’égards, lui adresse même un clin d’œil sympa, comme s’il était champion du monde de krav-maga et qu’il battait tout le monde à la bagarre. Que la femme ait pu seulement croire qu’il était menacé semble le préoccuper davantage que la menace elle-même. »

♣ L’exercice N°3, est décomposé en deux temps : les faits / la conclusion. La conclusion est laissée aux voisins/voisines, c’est-à-dire qu’elle provient de l’imagination de quelqu’un d’extérieur qui n’a pas connaissance de la chute attendue. La combinaison des deux représentations permet d’interroger la manière dont le développement court vers une fin / des fins.

♣ Les croisements : Alain, participant à l’atelier, nous transmet un cartel découvert au Musée de Nantes, utilisant le même intitulé que le nôtre :

4 janvier 2024
T T+