D’une maison l’autre


Photo de la maison en bois pour enfants, « Rue intérieure » de l’hôpital Bretonneau : que fait-elle là si ce n’est pour me rappeler à l’enfance ?


Me voici en vacances de résidence pour l’été depuis un mois. En vacance des résidents de Bretonneau mais pas en vacance d’eux pour autant, eux qui me trottent en tête avec leurs prénoms, leurs visages, leur maladie que l’on nomme vieillesse.
Et loin d’eux géographiquement, me remontent en mémoire certains souvenirs liés à d’autres temps, d’autres êtres âgés, mes grands-parents maternels. Ma grand-mère, Marguerite. Mon grand-père Édouard.
Et si ce projet commençait à eux, ceux que je n’ai jamais pu complètement approcher, ceux qui me ramènent à un manque premier ?

J’adorais mon grand-père. Il avait cette habitude de jardiner et m’apprenait le nom des fleurs et des plantes, des arbres et des fruits. Près de lui la nature était vivante et fertile, et la vie qu’elle offrait fructueuse et juteuse. Comme le dit merveilleusement le paysagiste Gilles Clément, le jardin était bien avec lui ce « terrain mental d’espérance ». Quand il est tombé malade, j’avais environ quatorze ans et rien ne m’avait préparée à sa perte. Je voulais le voir à l’hôpital et ma mère me l’avait refusé sous prétexte de garder une « belle image » de lui. En fait, en guise de belle image, j’ai ce trou béant au cœur de qui ne peut pas dire au revoir.
De ce souvenir-là me vient la réflexion que je me suis alors faite de ne jamais refuser à l’un de mes enfants – si j’en avais – de voir la maladie ou la mort en face, de pouvoir dire au revoir à un proche pour faire son deuil même avec une « moins belle image ».

Ma grand-mère, son épouse, était tout l’opposé : froide, injuste, insensible. Je ne partageais rien avec elle si ce n’est des obligations : la prière du soir sur le lit agenouillée devant un Christ mort en croix, une image pieuse d’un saint et du buis desséché ; l’interdiction de s’asseoir sur les fauteuils hormis sur leur housse en plastique ; l’impossibilité de se déguiser comme on le souhaitait et mes refus, mes insolences qui me valurent nombre de punitions et le surnom familial de « petite sauvage ». Tout était aseptisé comme ses sentiments. A l’inverse de mon grand-père, les meilleurs souvenirs que j’ai gardés d’elle sont ceux de la fin de sa vie où en maison de retraite elle s’est mise peu à peu à perdre la mémoire. Ne restait entre nous que ce lien d’humanité pure, brut et beau puisqu’elle me prenait pour d’autres. Ne me reconnaissant pas, elle devait bien m’aimer un peu. Un lien est né entre nous le jour où j’ai cessé pour elle d’avoir une identité.

Si j’évoque aujourd’hui le souvenir de ces deux aïeux, ce n’est pas tant pour me « livrer » (même si j’apprends en service gériatrique que c’est souvent en parlant de soi que l’on invite le mieux l’autre à creuser en lui et à parler de lui) que pour tenter de comprendre ce que je fais ici et pourquoi je me sens étrangement à ma place. Ces deux êtres que je viens d’évoquer sont à l’opposé et en même temps ils me ramènent à un même constat autour du manque, ils sont très proches dans ce qu’ils représentent pour moi dans l’axe d’écriture que j’ai choisi. L’expérience du manque est là dans les deux cas, l’absence de dernier contact pour l’un, l’absence de mémoire dans le contact pour l’autre.

Si j’ai choisi de travailler, plus ou moins consciemment, en écriture autour de la mémoire, du toucher et de l’identité, en service gériatrique, ce n’est pas sans écho à ces expériences fortes de l’enfance. L’hôpital que je n’ai pas pu côtoyer à un moment m’est devenu une évidence de lieu. Et puis, dans une autre évidence, entièrement inconsciente cette fois-ci puisque je n’ai appris ce fait qu’après coup (on ne parle pas beaucoup de l’histoire familiale), j’ai choisi Bretonneau sans savoir qu’avant d’être un hôpital gériatrique c’était un hôpital pédiatrique dans lequel la marraine de ma mère travaillait comme médecin. A chaque arbre de Noël de l’hôpital, elle y invitait ma mère qui recevait en cadeau des meubles en bois miniatures, des dînettes et autres fournitures de poupées qui allaient bientôt rejoindre la maison en bois que mon grand-père avait bâtie dans le jardin. J’ai tellement joué dans cette maison qu’elle forme comme un des décors préférés de mon enfance et me voici dans le lieu qui indirectement l’a décorée.

Et alors que mon enfance a beaucoup manqué de manifestations du corps, d’embrassades, de toucher, j’apprends ici qu’un geste est essentiel dans le soin comme une parole et le fait d’être appelé par son prénom. Et je touche, je parle et je nomme dans une évidence nouvelle. J’apprends qu’une simple présence, même étrangère, même oubliée la semaine suivante reste une présence essentielle. Et quand je les imagine les yeux pétillants de me voir, pour certains déjà debout prêts à s’installer, pour d’autres assis dans leurs fauteuils roulants, immobiles et déjà à l’écoute, je sens que je suis à ma place et que rien n’empêche.

On ne sait jamais trop pourquoi on écrit, ni pour qui, d’où ça sort et où ça va mais ici j’ai la nette impression de m’inscrire, que ma place est là et ce depuis l’enfance où déjà le fragile et le manque coexistaient. D’une maison l’autre, d’un instant l’autre, se construit l’espace-temps de mon écriture vers l’autre.

1er septembre 2021
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