François Durif | Signe de vie

Emilio Prini, identico-alieno-scambatio, 1968
02.04.20
En l’occurrence, la mouche, ici, est vie, signe de vie. En l’occurrence, la mouche, ici, est innocente, et cela lui va bien, l’innocence. La mouche, si on décide de la voir autrement, nous déploie toutes ses qualités en un rien de temps, elle nous sort de notre engourdissement, elle nous rend la vivacité d’esprit, la pensée vive. Notre vie ne se réduit pas à la vie nue – manger, boire, dormir –, chaque minute, nous reconstituons nos forces, puisons dans nos réserves. Nous renouvelant sans cesse, nous évacuons des déchets régulièrement, et toute cette merde qui empeste dans nos réduits constitue un festin pour la mouche. Si la mouche nous fréquente, pénètre nos intérieurs, c’est peut-être aussi pour cette quantité de merde que nous produisons chaque jour, toute cette merde que nous ne voyons pas passer dans les tuyaux.

Ce n’est pas depuis la veille que la mouche domestique est notre compagne. D’ailleurs, elle ne réclame de notre part que très peu d’attention. Si nous la lui accordons, elle sait se rendre aimable, ne cherche plus à nous agacer. Elle est chic fille, la mouche, ou mec chelou, selon l’humeur du jour ; pas aguicheuse, elle ne cherche pas à plaire, comme nous sommes tentés de le faire plus souvent que nous ne l’imaginons. Elle n’est pas non plus susceptible. Et si on l’observe d’un peu plus près, la mouche, c’est vrai qu’elle est bien dessinée, elle a tout ce qu’il lui faut pour aller librement dans le monde, elle ne demande pas la lune, elle ne fait pas tant de bruit que ça, elle sait aussi se faire oublier. Si je la préfère solitaire qu’en bande, c’est que, dans ma vie privée, j’ai toujours privilégié les relations en tête-à-tête, et comme le plus clair de mon temps, je le passe seul avec moi-même, sa présence ne m’est pas importune. C’est quand je renouvelle l’air confiné de mon intérieur qu’elle survient le plus souvent. Elle me rappelle aussi que j’ai un corps, un corps qu’il n’est pas si aisé d’habiter.

Quand, dans la paume de ma main, elle gît morte, la mouche, ça ne me fait pas rien de sentir sous la pulpe de mon doigt son corps sec et croustillant. J’imagine alors ses mues successives, et, pour me consoler, me raconte des histoires. Je n’ai aucune envie de l’épingler, aucune envie de lui faire du mal. Je n’ai pas besoin de la voir épinglée dans une boîte pour penser à elle. Du jour où elle est entrée dans ma vie, elle n’en est plus sortie ; je ne la confondrai pas avec une autre, ne chercherai pas à la remplacer, parlerai encore d’elle et avec elle seule des années après son départ. Elle me donnerait presque envie de la dessiner, alors que je n’ai plus dessiné depuis des lustres. J’apprends que de lointains ancêtres en Nubie en ont fait un emblème, en imaginant des pendentifs en forme de mouche : un certain nombre d’entre eux ont été retrouvés au cou de leurs défunts, dans des sépultures datées entre 1700 et 1500 ans avant notre ère.

La mouche a autant à voir avec l’écriture qu’avec le trait d’esprit, le Witz. La mouche est fine, la moindre des choses serait de rester calme et recueilli en sa présence, c’est une attention au monde qu’elle réclame de notre part. Pour mettre fin au confino, il s’agit donc de s’ouvrir à l’altérité d’un être aussi fin que celui de la mouche. Pour accéder à son monde, il suffit de s’oublier cinq minutes, en ne cherchant pas à s’identifier à celle-ci dans la minute qui suit. Avec la mouche, il ne faut pas jouer au plus malin. Elle sera toujours plus maligne que nous, la mouche. C’est l’occasion d’éprouver sa patience – une patience qui confine parfois à une indifférence feinte. Dans ton combat avec le monde, seconde le monde, seconde tout autant celui de la mouche que celui qui est censé être le tien, nul besoin d’en rajouter ou de retourner ciel et terre. Ne fais pas de mal à une mouche, sinon, c’est comme avec le mouvement d’ailes de papillon, son extinction est susceptible de provoquer, à l’autre bout du monde, un cataclysme.

Prière à une mouche : Ne meurs pas, la mouche, reste encore un peu avec moi, j’ai besoin de sentir ta présence auprès de moi, je t’ouvre ma maison, je t’offrirai mon corps plus tard, je ne suis pas pressé d’en finir, quand tu entreras dans mon corps, je ne serai pas là, je ne sentirai plus rien. Par le trou noir de la bouche ouverte, tu entreras dans le coffre-fort de mon corps : à boire et à manger, tu trouveras à l’intérieur. Tout cela, tu le sais déjà, je ne t’apprends rien. Ton savoir est plus ancien que le mien, tu es programmée pour cela, nos sorts sont intimement liés. Tu sais ce que tu as à faire, tu ne te poses pas trop de questions. Ce que je perçois comme de l’obstination chez toi, ce n’est peut-être qu’une détermination à vivre que je n’ai pas.

Ainsi, tu suis ta pente, tout glisse sur toi, jusqu’au jour où tu es gobée par un plus gros que toi : insecte ou volatile pour qui tu n’es qu’une friandise ; araignée dont la toile patiemment dessinée semble être à toi seule destinée : happée par ce savant ouvrage, tu n’émets aucun signe d’effroi, tu sembles t’incliner, et, une fois prise, te recroqueviller dans une attitude résignée devant tant d’ingéniosité. Sa toile devient ton linceul. Tu accueilles la mort comme tu as accueilli la vie, comme des yeux se ferment, comme un petit nœud se forme : un point, et puis le vide. À l’injonction – Tu laisseras ta place, tu donneras tes jours –, tu te soumets, tu déguerpis ; ne reste de toi qu’un mince pli, un minuscule grain de lumière.

15 avril 2020
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