Mars Mars

Amélie Lucas-Gary était en résidence à Villa Belleville (Paris). Son journal mensuel a basculé dans la fiction à partir de mars 2020, avec le surgissement d’un nouveau narrateur.


J’ai écrit quand j’étais enfant. Je m’en souviens bien, je trouvais ça noble. J’ai tenu un journal et puis j’ai arrêté parce que j’y relisais seulement ce que j’avais écrit. J’étais déçue de ça. Je trouvais les phrases courtes. Rien n’arrivait.

Plus tard, j’en ai eu à nouveau la velléité, mais quand j’écrivais un jour, le lendemain j’oubliais, et passé quelque temps, le principe me semblant dévoyé, systématiquement j’arrêtais. Je ne me rappelle plus ce qui m’a incitée à recommencer l’année dernière ; peut-être la section mise à disposition par remue. La publication en ligne et la lecture par d’autres, à chaud, qu’elle impliquait m’ont en tous cas astreinte à la régularité nécessaire : une fois que j’avais commencé, il n’était plus possible d’arrêter.

J’ai été confrontée durant la première partie de ma résidence, avant le virus, à une vague de rencontres et de situations nouvelles ; j’ai donc voulu tenir un registre précis de ce qui par les autres m’arrivait : il était peu question dans ce journal de mon propre travail, mais plutôt de celui des écrivains et des artistes que je côtoyais ou dont je côtoyais les œuvres, des gens et de mon environnement en général. Il a été beaucoup question de ce que je voyais et entendais, peu de ce que je pensais ou faisais.

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Je n’ai jamais associé le terme « autofiction » à mon travail, parce que je ne l’aime pas tellement. Il faut toujours que je réfléchisse trois minutes avant de me rappeler ce qu’il signifie. Pourtant, Hic s’ancre à l’endroit où je vis, « ici », et se déploie jusqu’en Nouvelle-Zélande parce que j’y ai séjourné plusieurs mois. J’y utilise un « je » qui coïncide plus ou moins avec moi. Mon propre cadre de vie, mes sens, mes proches et ce « moi » y font office de point de bascule vers le passé et la fiction.

Depuis le départ, je m’intéresse à la frontière entre le réel et l’imaginaire. J’aime créer un espace où la réalité la plus prosaïque tutoie la fiction fantaisiste, où le passé affleure dans le présent. C’était déjà le cas dans Grotte, où je m’inspirais largement de Lascaux, tout en convoquant des licornes et des E.T., mais aussi dans Vierge où la géographie de la France contemporaine était le décor d’une histoire aux allures bibliques et médiévales. L’aspect à la fois linéaire et fragmentaire du journal où tout peut entrer m’a offert une autre façon de brouiller cette frontière.

Surtout, pour revenir plus précisément à cette question d’autofiction, je m’aperçois que j’apparais dans chacun de mes trois romans : comme l’auteure d’une fiction vicieuse dans Grotte, et l’enfant qui naît à la dernière page de Vierge porte mon prénom - c‘était ma propre gestation que j’imaginais dans ce livre. Je crois que cette présence que j’ai dans mes textes relèvent de la volonté, formulée plus haut, de tout mettre dans le livre. Il doit donc être possible de rattacher mon travail à l’autofiction, comme à n’importe quoi d’autres, mais une autofiction qui ne serait pas la mienne, qui dans l’idéal serait celle Pieter Brueghel et Bruce Nauman. En fait si c’est réussi, le dispositif d’autofiction lui-même devient une fiction.

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Durant les cinq premiers mois, il n’y avait pas d’invention dans mon journal de résidence, seulement quelques artifices et des mensonges. En mars, durant le premier confinement, alors que la presse était inondée de journaux d’écrivains hors-sol, et que je ne voyais plus personne, plus d’œuvres, que je lisais peu, j’ai dû trouver une façon de poursuivre ce travail autrement, d’une façon à la fois décente et excitante. Sans que je le décide tout à fait consciemment, le narrateur de mon journal est devenu quelqu’un d’autre.

Ce n’était plus moi qui parlais, mais un homme, artiste, père de jumeaux qui au début, au mois de mars séjournait à Marseille. J’ai tenu ce journal jusqu’au 17 mai, moment où, imperceptiblement, j’ai repris ma place et les adjectifs des « e ». Je ne sais plus très bien dans quel ordre les choses se sont faites, mais mon projet de résidence, L’Œuvre, est alors devenu Mars Mars, le journal d’un artiste imaginaire, tenu durant une année. Il n’est cependant pas question dans ce texte de vague de virus ou de morts, mais de lumières inexplicables dans le ciel la nuit.

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Le journal était publié chaque mois sur le site et puis dans La Belle vie, revue-fanzine où je réunissais mes recherches et les productions des ateliers deux fois dans l’année.
On pourrait imaginer un autre journal, où apparaîtrait toute la face aveugle de Mars Mars, tout ce qui n’y est pas dit. C’est vraiment sur ces blancs et ces silences que se construit un texte comme ça.

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Il s’agissait seulement de deux ou trois phrases par jour, je passais peu de temps à l’écrire, mais c’est pourtant devenu quelque chose de très présent dans ma vie. J’ai eu l’impression, intéressante, non seulement de me regarder écrire (le côté réflexif ), mais aussi peu à peu de me regarder vivre. Je vivais les choses pour les mettre dans le journal. J’y pensais beaucoup plus que son simplicité apparente et sa brièveté ne pourraient le laisser imaginer.

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Ce que j’ai trouvé très beau dans cette forme, et pertinent dans l’époque que nous traversions, c’est tout ce qu’on n’y aborde pas : tout peut y entrer mais finalement, si l’on joue vraiment le jeu, on parle peu de soi, du contexte, de l’essentiel. C’est une succession de très gros plans, il n’y a jamais de vue d’ensemble.
Il m’est tout de suite apparu hors de question d’évoquer le virus. Je me suis interrogée deux secondes bien sûr : pourquoi éviter le réel ? Est-ce une faiblesse ce repli ? (Là c’est particulièrement emblématique puisque je parle de ce qui se passe dans le ciel, plutôt qu’au sol.) Mais à mon sens, la littérature n’est pas un commentaire du réel, c’est une proposition formelle, esthétique, en elle-même un monde. Pendant le premier confinement, l’auteur Christophe Manon postait sur les réseaux sociaux des extraits du journal de Kafka, tout juste retraduit, et l’effet vertigineux, réflexif, émouvant que ce geste produisait confirme combien la littérature peut et doit souvent conserver une distance avec le temps qui la voit naître ; il s’agit d’un genre de pudeur j’imagine.

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Comme je le disais, mon projet de roman est devenu un journal, et même s’il ne s’agissait plus du mien, j’ai conservé une ambiguïté : une porosité entre l’identité du narrateur et la mienne. Cela soulevait la question du genre qui m’intéresse elle-même et cela soulignait, aussi, le profond hiatus qu’il y a entre la nature du journal et sa tenue par un personnage fictif. C’est une forme qui n’a en général de sens que si elle renvoie à l’expérience réelle d’un individu réel…Que se passe-t-il quand ce n’est plus le cas et qu’une construction romanesque ne prend pas le relais ?
Il y avait aussi l’aspect fragmentaire qui m’attirait. J’avais déjà travaillé par coupe et par saut avec Hic, mais je souhaitais aller plus loin : il y a cela de très singulier en plus dans le journal que c’est une forme où tout peut entrer. Mars mars est ainsi un pot pourri ; une tentative souterraine que j’aime bien expliquer par une analogie, avec cette petite histoire :
En 1862, Sarah Lockwood Pardee épouse l’héritier des carabines Winchester. Ils ont une fille 1866 qui meurt quelques semaines après sa naissance. Son mari prend la direction de la Winchester Repeating Arms Company, la célèbre carabine, en 1880  ; il meurt de la tuberculose quelques mois plus tard. Après avoir consulté un médium, l’héritière Winchester dépressive a fait construire à San José en Californie une maison pour accueillir toutes les âmes des morts victimes de la carabine du même nom. Les travaux ont duré 38 ans jusqu’à sa mort. Nuit et jour, et tous les jours, des ouvriers agrandissaient la maison. Inachevée, elle comprend 160 pièces, 40 chambres, des portes ouvrant sur le vide et des escaliers qui montent au ciel. C’est à ça que je voudrais que ressemble ce journal.

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