Marie-France Rose, L’Ange de verre et autres poèmes

La galerie Aller Simple vient de publier L’Ange de verre et autres poèmes de Marie-France Rose.
À l’occasion de cette parution, la galerie organise l’exposition « De la géométrie à l’art singulier ». Inauguration sur réservation le 20 septembre 2020 et visite sur rendez-vous jusqu’au 18 octobre (06 60 82 33 83 - 24, avenue de la gare – 91160 Champlan / allersimple24 (arobase) free.fr / www.allersimple24.com).

Réalisation graphique de L’Ange de verre : Élodie Brondoni
Photographies : Jean-Claude Planchet
Sélection de poèmes et avant-propos : Catherine Pinguet.

« Le poète parcourt le visible et l’invisible, le complexe et le transparent, la vacuité et la plénitude »

Marie-France Rose a fait sienne cette conception du rôle du poète, et d’ajouter : « Voyageur impénitent, il explore l’essence même de la vie. » Après des études en lettres classiques et des cours aux Beaux Arts de Marseille, elle épouse un officier de la Royal Navy dont elle aura une fille. Elle part vivre en Angleterre, puis à Singapour, à Hong Kong, en Indonésie et à Gibraltar, où elle découvre l’Andalousie. En 1963, elle réside à l’Île Maurice où les éditions Croix du Sud publient son premier recueil de poésie, Images particulières, préfacé par Malcolm de Chazal :

"Les femmes ne sont jamais plus charmantes que lorsqu’elles parlent pour ne rien dire. Et si elles écrivent, de n’accoucher que de “riens”. Où toute intelligence est abolie, la femme est vraiment femme et divinement sotte telle que les hommes les aiment le mieux. Et où des choses dont elles ne savent pas elles-mêmes le sens, sortent du charme de leur esprit médiumnique."

Misogyne, Malcolm de Chazal ? Il joue plutôt à l’être, lui qui voit en Images particulières « une poésie mallarméenne, dans le sillage de Valéry », « des vers denses comme des vers enfantins boursouflés d’humour » (Le curé humide avance / Sur un air de chapelet) et de « petites animations » qui, sous sa plume, sont dépourvues de connotation péjorative : « La poésie féminine est une houle autonome qui vient frapper contre la barque de l’esprit de l’homme. Tel le veut la loi des compléments. Tel est le cas lorsque la femme est FEU. »

D’emblée, Malcolm de Chazal et Marie-France Armstrong se sont liés d’une solide amitié. Celle-ci a salué l’homme, l’écrivain, l’artiste, s’insurgeant contre les aprioris et s’efforçant de mieux faire connaître son œuvre picturale. Elle n’a d’ailleurs pas hésité, munie de rouleaux de gouaches, à embarquer sur un thonier américain, à destination de San Diego, où seul membre féminin de l’équipage, elle parvint à destination au terme d’un périple de quarante-cinq jours. Lors d’un entretien accordé au journal Le Mauricien, dix ans après les célébrations du centenaire de la naissance de Malcolm de Chazal, Marie-France Rose se dit heureuse qu’il ait « enfin la place qui lui est due » comme penseur, philosophe, poète, peintre et visionnaire : « On aime ou on n’aime pas, mais on ne peut l’ignorer ».

À l’Île Maurice, elle était également proche des écrivains André Masson et Marcel Cabon, d’artistes parmi lesquels les peintres Hervé Masson, Youssouf Wachill et Claude Bethuel dont elle a défendu l’œuvre à Paris et à Londres. Comme l’a souligné Malcolm de Chazal, Marie-France Armstrong, « française matinée d’espagnol, écrit aussi en anglais » : « White Automn », « The Shell  », « Singapore », « Eropolis », poèmes composés dans les années 1950 et qui ouvrent Images particulières. Par la suite, elle ne cessera de recourir à cette langue dont la musicalité, la concision et la densité s’imposent d’elles-mêmes : « A Child in Kiev », écrit au sortir d’un concert de Griffith Rose, ou encore fin 2018, « Christmas Letter », composé à son domicile, sur les hauteurs de Ménilmontant (The Silent smile / Of a black lake asleep / Hears bees weaving their golden milk […] A child is born / Exploring the broken heart of a dying nature […] Let all of us reborn again / In the trembling and majestic world  !)

Seule, au cours d’un séjour en Inde, elle écrit de nouveaux poèmes et réalise aussi de petits tableaux avec des pigments qu’elle mélange à de l’encre de Chine, dont certains accompagnent son recueil Travaux de nuit (éditions des Prouvaires, 1983). Elle rédige un texte en prose, « L’animalité en Inde », publié dans la revue Perpétuelles, qui témoigne de son attrait pour le règne animal, sa dimension mythologique et sacrée. Elle s’initie également au sanskrit et suit, au Collège de France, les séminaires de Claude Lévi-Strauss et ceux de Roland Barthes, avec une prédilection pour le modèle des haïkus. De cette période datent de courts poèmes griffonnés sur des bouts papiers (« Le singe inquiète l’homme / L’homme inquiète Dieu » – « La fourmi / se fatigue / à l’idée de l’éléphant » – « Autrui / n’est pas celui qu’on pense »), ainsi que deux lettres de Roland Barthes. Viennent s’ajouter des articles publiés dans des revues, hommages au poète et au peintre Gérard Murail, à Saint-John Perse (« mandarin lyrique » pour la qui la poésie était « un mode de vie intégrale ») et à Henri Michaux, « voyageur métaphysique ».

Marie-France Rose a toujours aimé travailler avec des artistes, notamment avec le plasticien Riccardo Licata, pour trois recueils (Écritures, Alors il regarda la lune et Voyage), à Paris comme à l’occasion de nombreux séjours à Venise où des poèmes ont vu le jour ; également avec Romano Zanotti, autre ami italien, peintre et musicien, pour la réalisation du Mandala éclaté  ; avec Ibéria Lanoë dont des gravures ouvrent Un cri (éditions des Prouvaires, 1982) et illustrent Le Bestiaire mythologique (imprimeries Brignolaises, 1992).
Pour la musique reconnaît-elle, « j’ai été encore plus gâtée ». En 1976, à New-York, le compositeur John Watts a mis en musique des fragments d’Images Particulières dans une œuvre intitulée Laugharne, en mémoire du poète gallois Dylan Thomas. Le compositeur canadien Bruce Mather a proposé une œuvre musicale inspirée d’Un cri, interprétée à diverses reprises à Montréal et aux États-Unis. Mais c’est surtout avec le compositeur américain Griffith Rose qu’elle a éprouvé le plus de joie à travailler. Ils se marient en 1972, à Brignoles, dans l’arrière-pays varois, où le couple a acheté un vieux mas baptisé « La Licorne », leur résidence principale, se partageant par ailleurs entre Paris et l’étranger.

Bel exemple de création, Écritures (Venise, 1977), d’après un concerto de Griffith Rose qui a inspiré à Riccardo Licata le rythme de gravures et à Marie-France Rose des poèmes en quatre mouvements. Griffith disait trouver « dans les couleurs et les formes, de même dans le rythme de la poésie, une certaine partie de la musique entièrement esquissée ». Du recueil Ronds de nacelle (éditions Saint-Germain-des-Prés, 1976), il a retenu « Le Mikado », mis en musique pour l’ensemble 2e2m, fondé et dirigé par leur ami Paul Méfano. « Gedichte vom Mond » est une version allemande du recueil Ainsi il regarda la lune (éditions de La Grand’rue, 1979). Viendront s’ajouter, sur une musique et un texte de Griffith et de Marie-France, « Le marin et l’oiseau », interprété par le « Quintette imaginaire » lors du 18e festival des Abbayes à Sorde, puis « Les enfants du siècle », à l’occasion d’un concert au conservatoire Olivier Messiaen de Champigny.

Extraits :




En 1992, paraissent dans un coffret en bois réalisé par Raphaël Pépin, le disque digital de la musique instrumentale de Griffith et le poème/hommage de Marie-France qui a pour titre « Rose » :

Près de l’astre personnel
L’attente de la grâce.
Suffira-t-il d’un cœur volontaire
Pour inscrire la beauté ?
Peut-on mesurer
Le poids de la lumière
Et la densité
De la nuit vivante
Qui l’enfante ?
Si les pianos sans tombe
N’annoncent plus la tempête
Dans le ressac des notes,
Si les boucheries du cœur
Sont fermées par l’orage
Et que les pierres sans voix
Ont fait passer des larmes,
Si les sabots de feu
Ont déchiré la mer,
S’il faut un frère
Pour que l’enfant s’enivre,
S’il faut hurler un concert de vertiges
Parce que le fils du ciel
N’était pas né vivant
Par cette peau oubliée
À la porte du vide,
Parce qu’il faut éclater sans nuire
Et sans perte d’ailes,
Parce qu’il faut retenir
L’angoisse du papillon devant sa beauté.

J’attends la main du maître de musique.


ÉCRITURES



I Mouvement

La pierre roulait dans l’étoile
y découvrant les cinq sens
du rouge qui lui était confié

De ce cœur magnifique
on retira
le lent sang de l’amour

II Mouvement

De l’éternité blanche
S’exilent les chiffres involontaires
Permutations de singulières constellations
Tout se réduit à l’arrogant triangle

Une étoile secrète
Se muerait en cataclysme
Si sa temporaire effigie
Ne recelait l’anti-poison
De l’espace et du temps

Griffith Rose, élève de Nadia Boulanger au conservatoire américain de Fontainebleau, a poursuivi ses études de composition avec Wolfgang Fortner au conservatoire de Fribourg, puis auprès de Pierre Boulez à l’Académie de Bâle et de Karlheinz Stockhausen à Darmstadt. Grand lecteur de littérature et de poésie, Complaintes, pour soprano et orchestre de chambre comprend deux textes de Jules Laforgue, et L’Infinito, pour ténor et cinq instruments a été composé à partir du poème de Giacomo Leopardi pour la soprano Maria Licata.
L’ensemble "Près de votre oreille", et la mezzo-soprano Anaïs Bertrand, ont joué et interprété une pièce d’Infinito, le 23 septembre 2018, à la Halle Mandela (Longjumeau), en présence de Marie-France Rose et de Paul Méfano.

22 septembre 2020
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